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1 mars 2012 4 01 /03 /mars /2012 12:53

 

Dans le dernier chapitre de la monumentale biographie qu’il a consacrée à Fernando Pessoa, Robert Bréchon rappelle qu’à la mort de celui-ci l’essentiel de ses écrits était encore inédit et que, s’il avait publié deux livres et de nombreux textes en revue et qu’il était loin, par conséquent, d’être un inconnu dans le milieu littéraire portugais, personne n’avait « la moindre idée à ce moment-là de la dimension réelle de son œuvre ; et ceux d’entre eux qui ont vécu assez longtemps pour voir tout l’éclat de sa gloire ont été déconcertés en découvrant qu’ils avaient côtoyé un si effrayant génie ». La renommée de l’auteur du Gardeur de troupeaux est donc essentiellement posthume et s’il est « un rescapé de l’oubli », pour reprendre la belle formule du biographe, c’est grâce aux passionnés qui se sont employés à inventorier et à déchiffrer la masse de documents laissés par l’écrivain. Le classement de ces documents, souligne également Bréchon, s’est souvent avéré difficile, sinon impossible, c qui n'a pas été sans conséquences :

 

   Pessoa ne rangeait pas ses manuscrits dans des tiroirs, des classeurs ou des placards, mais dans une grande malle, devenue légendaire. Il y entassait tout ce qu’il avait écrit, sous enveloppes, en liasses, ou même en vrac. J’ai vu cette malle il y a trente ans, chez sa demi-sœur, dona Henriqueta, qui l’a conservée, pleine à ras bord, jusqu’en 1973, accueillant trop aimablement les visiteurs qui, parfois, y fouillaient sans contrôle. Les milliers de feuillets qu’elle contenait, dûment inventoriés, classés, numérotés, estampillés, se trouvent depuis cette date à la Bibliothèque nationale, accessibles désormais uniquement, en principe, aux chercheurs patentés.

   J’ai parlé d’une malle. (…) Le mot portugais est arca, « arche ». Teresa Rita Lopes, qui a fait des fouilles dans le fond Pessoa en 1988-1989 avec une équipe d’une vingtaine de chercheurs universitaires, décrit ses compagnons comme « les explorateurs de l’arche perdue », aussi téméraires que les aventuriers du film où l’on voit Harrison Ford courir mille dangers. Il s’agissait de prévenir d’éventuelles fuites : elle avait entendu dire qu’on commençait à vendre les manuscrits à l’encan. Mais dans le cas du contenu de l’« arche » de Pessoa, les risques encourus sont surtout intellectuels, méthodologiques, déontologiques. De cette masse informe d’inédits datant de toutes les époques, on peut tirer autant d’« œuvres » ou de « livres » qu’on veut. Qu’est-ce qu’une œuvre ? Dans La Mort du prince, représentée au Festival d’Avignon en 1988, ou dans L’heure du diable, conte dont on a fait une pièce de théâtre jouée à Paris en 1993, chaque mot, chaque phrase même est de Pessoa, mais l’« œuvre » que forme leur assemblage est-elle de lui ? En dehors de quelques rares « œuvres » vraiment achevées (Le Marin, le Violon enchanté, le Gardeur de troupeaux, le Banquier anarchiste, Message), tout ce qu’on a publié sous son nom depuis soixante ans n’est qu’une suite de montages, dont il n’est pas sûr qu’il les aurait reconnus pour siens. Mais comment faire autrement ? C’était cela (cette trahison) ou rien (l’oubli définitif).

 

                        Robert Bréchon, Etrange étranger, Christian Bourgois éditeur

 

(Je pense soudain et par opposition à l’esthétique d’un écrivain que j’aime tant, lui aussi, Milan Kundera. Et à l’importance que celui-ci accorde, tout au long de ses réflexions sur le roman (dans L’art du roman, Les testaments trahis, Le Rideau, Une rencontre) à la construction de l’œuvre, à la totalité architecturée qu’elle doit former. Avec Pessoa, nous sommes évidemment aux antipodes, en présence d’une entreprise qui procède essentiellement par fragments, et des fragments que l’auteur n’a pas cherché à assembler ou dont il a postposé l’assemblage sans avoir ensuite le temps de le réaliser. Mais Kundera est un romancier, tandis que le poète et prosateur Pessoa parcourt de tout autres territoires que celui du roman et de son organisation narrative.)  

 

Je reviens à la dernière phrase de Bréchon : « Mais comment faire autrement ? C’était cela (cette trahison) ou rien (l’oubli définitif). » Curieux destin que celui de certaines œuvres posthumes… Le biographe de Pessoa en évoque quelques autres :

 

Amiel ne pouvait pas sérieusement penser que les 17 000 pages de son Journal seraient lues un jour par qui que ce soit. Hölderlin a-t-il su en 1926 qu’on publiait enfin ses poèmes, alors qu’il était devenu depuis vingt ans cet « étranger absolu » qu’on appelle un fou ? Rimbaud, en 1873, fait éditer Une saison en enfer à Bruxelles, à compte d’auteur ; mais il laissa presque totalité des 500 exemplaires chez l’imprimeur, qu’il ne peut pas payer, et se désintéresse totalement de son œuvre. On sait que Kafka avait fait promettre à Max Brod de détruire tous ses manuscrits inédits après sa mort ; si son ami avait été un exécuteur testamentaire scrupuleux ou borné, le Procès et le Château nous seraient inconnus.

 

(Je repense à Kundera, à son irritation parce certains « kafkologues » ont tendance à faire de tous les textes posthumes de Kafka une seul et même ensemble, mettant sur le même pied écrits intimes, d’autres parfois très fragmentaires et les romans dont la visée esthétique est pourtant bien plus importante…)

 

L’évocation de ces auteurs qui ne sont devenus célèbres qu'après leur décès amène alors Robert Bréchon à une réflexion plus large. Je la trouve particulièrement intéressante et la propose à votre méditation :

 

Un journaliste littéraire parlait récent, à propos de la publication d’inédits de Hemingway, de « la catégorie douteuse des œuvres posthumes, ces livres reniés, ces tentatives avortées, ces ébauches abandonnées qu’héritiers, légataires et agents littéraires s’acharnent à sortir de l’ombre où leur auteur les aurait sciemment relégués… »

 

(L’écrivain devrait « balayer devant sa porte » pour ne pas laisser de tels écrits, suggère Kundera…)

 

Mais il existe, poursuit Bréchon, une autre catégorie d’œuvres posthumes : celles que leurs auteurs n’ont pas réussi à publier. Michel Foucault rêvait d’exhumer tous les manuscrits refusés par les éditeurs, pour en faire une collection de documents humains et de chefs-d’œuvre littéraires. Les écrivains professionnels, dont le travail est d’informer, d’instruire ou de distraire, s’adressent à un public « ciblé », parfois, aujourd’hui, après une étude de marché. Mais les autres, les auteurs d’ouvrages de création pure, de livres inutiles, les poètes ? Pourquoi, pour qui écrit-on ? Je l’ai mieux compris en voyant, dans les musées, des bas-reliefs qui se trouvaient à l’origine cachés à l’intérieur des temples, en des endroits où nul regard humain n’aurait normalement jamais dû pouvoir les contempler. Les artistes les avaient sculptés pour les dieux. Les poètes aussi écrivent « pour les dieux », c’est-à-dire pour une hypothétique conscience du monde, sans laquelle rien de ce que nous faisons n’a de sens ici-bas. » 

 

                        Robert Bréchon, Etrange étranger, Christian Bourgois éditeur

 

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Romain D. 25/04/2012 00:30

Je découvre avec un réel plaisir cette série d'articles sur Pessoa, un auteur que j'ai le plus grand mal à appréhender et qui me fascine.

BOL 02/03/2012 03:35

Vivre ou ecrire, telle est la question

nicolas marchal 01/03/2012 19:24

Bon sang il faudrait un Paul Emond pour écrire le roman de Pessoa... Pas sa biographie : son roman. Et dans L'intranquillité, je décroche ceci et le note dans un coin du tableau : "s'il pouvait
penser, le coeur s'arrêterait."

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