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11 mai 2011 3 11 /05 /mai /2011 18:46


J’aime beaucoup ce bref dialogue entre un mari et sa femme :

 

               « Tu me parlais de Dieu hier… ? murmura-t-il, surpris par sa propre question.

               – Moi ?

   – Oui, dans le train, quand nous revenions d’Anvers. Tu m’as demandé de quoi nous avions causé avec Rav Edehman. Et ensuite…

   – Ah oui…

   – Est-ce que tu crois que Dieu…, enfin… que Dieu…

   – Oui ?

   – Est-ce que Dieu peut changer les choses ?

   – Non, pas vraiment, Bram.

   – Tu penses que Dieu n’existe pas ?

   – Ce que nous pensons, tu sais… C’est tellement… tellement dérisoire.

   – Dis-moi quand même.

   – Tu veux ? Eh bien, il me semble, moi, que Dieu est tout petit. C’est pour cela qu’on ne le voit pas. Il se cache.

   – Il se cache ? Pourquoi ?

   – Pour ne pas nous faire peur peut-être.

   – Ne pas nous faire peur ? Mais il a fait des choses terribles ! La sortie d’Egypte, par exemple.

   – Tout cela, ce sont des histoires, Bram. Ce n’est pas vrai. Dieu est bien trop faible. Il n’a rien, pas de bras, pas de jambes, même pas de voix pour se défendre des mensonges qu’on raconte sur son compte. Mais tout de même, je pense qu’Il est là, si on veut.

   – Comment ça ?

   – Il se sert des Choses qui nous arrivent. Mais Il ne veut pas s’imposer. Elles ont toujours une autre explication. On n’a pas vraiment besoin de Lui.

   – Mais alors, à quoi bon ? Qu’est-ce qu’Il nous veut à la fin ?

   – Ah, Bram, qu’est-ce qu’on sait ? Il veut vivre peut-être, tout simplement. Si personne ne s’occupait plus de Lui, alors il n’existerait plus. Personne n’existe tout seul, Bram. Même pas Dieu. »

 

Est-ce donc que les romanciers, non contents d’inventer des personnages, réinventeraient aussi Dieu à l’occasion ?

 

Dans un billet ancien, L’univers comme brouillon, j’avais cité un passage du Solitaire d’Eugène Ionesco, où celui-ci imaginait que Dieu, après avoir déjà créé vingt-sept versions de l’univers qu’il avait trouvé mauvaises, puis qu’il avait créé la nôtre. Pas plus satisfait que des précédentes, il nous avait, comme il l’avait fait pour les autres, « laissé tomber dans l’abîme du rien », pour se livrer à un nouvel essai.

 

Ici, il s’agit évidemment d’un Dieu tout différent. On peut même se demander s’il a jamais eu assez de forces pour créer l’univers. Ou peut-être les a-t-il perdues. Un Dieu (devenu ?) tout petit, voire même timide, puisqu’il « ne veut pas s’imposer », voilà qui fait rêver. Un Dieu dont on n’aurait pas trop besoin mais qui aurait besoin de nous. Une belle idée d’Armel Job, dans son dernier roman, très attachant et d’une narration on ne peut plus subtile, Les eaux amères (Laffont).

 

Les eaux amères, c’est l’histoire de la renaissance de Bram (Abraham Steinberg), dont l’existence est entravée par le souvenir obsédant de la disparition de ses parents et de sa sœur dans un camp nazi. C’est aussi, au détour d’une crise qui jamais n’éclate vraiment au grand jour, la renaissance de son couple, un couple enlisé dans la routine quotidienne mais également entaché, dès le jour du mariage, par un beau-père révélant à Bram que s’il avait accepté de donner sa fille à un Juif, c’était pour réparer sa honte de s’être emparé des biens d’autres Juifs déportés. Cette histoire se passe aux premiers jours d’août 1968, dans la petite ville de Mormédy (Malmédy ?) à l’Est de la Belgique. Armel Job est un superbe conteur. Il nous fait croire longuement aux apparences en insistant sur leurs aspects les plus en vue. Mais en même temps et sans que nous nous en rendions compte, il nous promène déjà derrière le décor ; de sorte que, lorsqu’il nous révèle explicitement ce qui s’y cache, nous l’avions déjà vu sans le voir. Souvent aussi, on a le sentiment, à le lire, que lorsqu’il qu’il regarde quelqu’un, c’est pour se demander quelles pensées s’agitent derrière la barrière du front…

 

Mais revenons à Dieu. Ou plutôt au Dieu des romanciers. Les deux Dieux qui précèdent (ce x que je me permets de mettre à Dieux pour en indiquer le pluriel n’est-il pas en contradiction avec la majuscule initiale ?) sont à l’évidence très différents. Pourrait-on alors, au fil des lectures, recenser divers visages que des romanciers ont pu donner de « celui qui règne là-haut » ? Me revient aussitôt à l’esprit le titre de la nouvelle qui clôt les Risibles amours de Milan Kundera, « Edouard et Dieu ». Tiens, ce Dieu-là, comment l’a dessiné un de mes auteurs préférés ?

 

Je me replonge dans l’ouvrage et retrouve intact le plaisir de mes lectures antérieures. Ecrit entre 1959 et 1968 (dit Kundera lui-même), Risibles amours n’a pas pris une ride. Avec « Le jeu de l’autostop », « Edouard et Dieu » est la nouvelle du recueil que je préfère. Faire semblant de croire en Dieu devrait permettre à Edouard de conquérir Alice, qu’il désire ardemment. Montrer qu’il ne croit pas en Dieu devrait lui permettre de se tirer du pétrin dans lequel l’a mis la conquête d’Alice : il a accompagné son amie dévote à l’église, a été vu faisant un signe de croix à la sortie, toutes choses inadmissibles sous la dictature communiste quand on est instituteur ; le voici devenu la proie de celle qui entreprend sa rééducation, la directrice de l’école, aussi laide que pourvue « d’une sensualité violente »… Le drame de toute cette histoire – ou plutôt le comique de cette situation – c’est que du côté d’Alice on ne plaisante pas avec la croyance en Dieu et que du côté de la directrice on ne plaisante pas avec la nécessité de l’athéisme ; alors que lui, Edouard, ne prend rien très au sérieux. Mais Dieu lui-même dans tout cela ? Méditons la finale que nous offre Kundera :

 

   Non, soyez sans crainte, Edouard n’a pas trouvé la foi. Je n’ai pas l’intention de couronner mon récit par un paradoxe aussi flagrant. Mais tout en étant presque certain que Dieu n’existe pas, Edouard tourne volontiers dans sa tête, et avec nostalgie, l’idée de Dieu.

   Dieu c’est l’essence même, tandis qu’Edouard (et il s’est écoulé plusieurs années depuis ses aventures avec Alice et avec la directrice) n’a jamais rien trouvé d’essentiel ni dans ses amours, ni dans son métier, ni dans ses idées. Il est trop honnête pour admettre qu’il trouve l’essentiel dans l’inessentiel, mais il est trop faible pour ne pas désirer secrètement l’essentiel.

   Ah, mesdames et messieurs, comme il est triste de vivre quand on ne peut rien prendre au sérieux, rien ni personne !

   C'est pourquoi Edouard éprouve le désir de Dieu, car Dieu est dispensé de l'obligation de paraître et peut se contenter d'être ; car lui seul constitue (lui seul, unique et non existant) l'antithèse essentielle de ce monde d'autant plus existant qu'il est inessentiel.

   Donc, Edouard vient de temps à autre s’asseoir à l’église et lève vers la coupole des yeux rêveurs. C’est à un tel moment que nous prendrons congé de lui : l’après-midi s’achève, l’église est silencieuse et déserte, Edouard est assis sur un banc de bois et il se sent triste à l’idée que Dieu n’existe pas. Mais en cet instant, sa tristesse est si grande qu’il voit émerger soudain de sa profondeur le visage réel et vivant de Dieu. Regardez ! C’est vrai ! Edouard sourit ! Il sourit et son sourire est heureux…

   Gardez-le dans votre mémoire, s’il vous plaît, avec ce sourire.

            Milan Kundera, Risibles amours, coll. Folio,

traduit du tchèque par François Kérel

 

Et ton Dieu à toi, Paul Emond ?

– Pas encore rencontré…

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Personnages
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commentaires

nicolas marchal 12/05/2011 11:16


je crois que tu adorerais ce que Saramago en fait dans "L'évangile selon Jésus-Christ" (fini hier soir : fameux !)


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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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