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4 novembre 2010 4 04 /11 /novembre /2010 09:38

 

Sur notre inlassable besoin de récits, cette belle réflexion du cinéaste Wim Wenders :

 

   Les histoires ont une grande force, une grande signification pour les hommes. Comme si elles donnaient aux hommes quelque chose que ceux-ci désirent ardemment, plus que le plaisir, la fascination ou la distraction. Ce qui intéresse les gens au premier chef, c'est de voir s'établir un contexte. Les histoires leur donnent le sentiment qu'il y a un sens, qu'un ordre et une chronologie se cachent en dernière instance derrière l'incroyable confusion de tous les phénomènes qui les entourent. Les hommes désirent cet ordre plus que tout autre chose, je dirais presque que la représentation de l'ordre ou de l'histoire est en rapport avec la représentation de Dieu. Les histoires sont un substitut de Dieu. Ou inversement. (…) En vérité, je crois que les histoires mentent, ou plutôt qu'elles sont par définition des histoires de mensonge. Mais elles sont très, très importantes en tant que forme de survie. Avec leur structure artificielle, elles aident les hommes à vaincre leurs grandes peurs : la peur que Dieu n'existe pas et qu'ils ne soient que de minuscules particules fluctuantes, dotées de perception et de conscience, mais perdues dans un univers qui dépasse toutes leurs imaginations. En créant des contextes, les histoires rendent la vie supportable et aident contre la peur. C'est pourquoi les enfants demandent à écouter des histoires avant de s'endormir. C'est pourquoi la Bible est un grand livre d'histoires et c'est pourquoi les histoires devraient toujours bien se terminer.

La logique des images (Editions de l’Arche)

 

« Les histoires sont un substitut de Dieu. Ou inversement. »

 

Prendriez-vous le temps de relire cette phrase une fois encore ? De vous interroger sur la portée de ce « inversement » ?

 

Ceci aussi, dans Les ailes du désir, pour moi le plus beau film de Wenders. La phrase est extraite, jsi je me rappelle bien, de la partie du scénario due à Peter Handke :

 

« Si l'humanité perd son conteur, elle perdra son enfance. »


 

Wim-Wenders-Les-ailes-du-desir.jpg

 

Wim-Wenders-Les-ailes-du-desir.-2-jpg.jpg

 

 

Peut-être que si j'aime tant l'oeuvre d'Adalbert Stifter, ce grand romancier autrichien du XIX° siècle (voir mon billet du 23 octobre), c'est qu'en lisant ses romans où cherche en permanence à s'accorder l'adéquation de la vie humaine à l'harmonie et l'harmonie secrets de l'univers, j'ai le sentiment de m'entendre raconter des bribes d'une légende perdue depuis toujours. (Comme des "fragments de paradis", pour reprendre la belle expression de Paul Willems dans L'herbe qui tremble, ce beau récit paru en 1942 et qu'il faudrait absolument republier.) Une légende à laquelle il m'est, bien sûr, impossible de croire mais dont il n'est que plus fascinant de percevoir quelques échos. Ainsi, cet extrait d'Abdias, une des trois nouvelles publiées dans Les grands bois (Gallimard) : 

 

Une souriante chaîne de fleurs est suspendue par l’infini de l’univers, laissant tomber sa clarté dans les cœurs – la chaîne des effets et des causes ; et c’est dans la tête de l’homme que fut jetée la plus belle de ces fleurs, la raison, par qui l’âme voit, par qui nous tenons à la chaîne, et qui nous permet, anneau par anneau, de retourner jusqu’à la main où repose l’origine. Et du jour où nous aurions exactement compté, où d’un seul regard nous pourrions faire la somme, alors il n’y aurait plus pour nous de hasard, mais des séries sans rupture, il ne serait plus de malheur, mais seulement des fautes ; car les lacunes actuelles sont la source de l’inattendu, et notre ignorance quand nous agissons, celle des désastres. Sans doute le genre humain a-t-il passé déjà bien des millénaires, mais de la grande chaîne fleurie il n’a découvert encore que des feuilles isolées ; l’événement est encore pour nous comme une énigme sacrée qui surgit et disparaît, la douleur saisit le cœur de l’homme, puis la quitte. Mais si lui-même enfin n’était qu’une fleur dans cette guirlande ? Qui saura faire ici la lumière ? Si l’un d’entre nous s’étonne alors de cette chaîne démesurée, dont à peine, après plusieurs milliers d’années, quelques feuilles nous sont connues et nous ont livré leur parfum, nous lui répondront que ces ressources peut-être ne sont si infinies que pour permettre à chacune des générations futures d’y faire sa découverte. Le peu que nous avons trouvé forme déjà un trésor resplendissant, et le trésor ne cessera de gagner en splendeur, à mesure que d’autres vivants viendront pour forcer l’inconnu, et ce que le flot montant de l’avenir nous dérobe, à peine en pouvons-nous pressentir la millionième partie. 

(Traduction Henri Thomas)

 


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Published by paulemond.over-blog.com - dans Raconter
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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