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1 juillet 2011 5 01 /07 /juillet /2011 11:29


Décidément, je ne me lasse pas de Robert Walser. Son regard à la fois poétique et ironique sur la société qui l’entoure, son existence insouciante à la marge de celle-ci, sa conviction profonde que c’est en s’abstenant de tout pouvoir personnel et même, paradoxalement, en acceptant les fonctions les plus subalternes que réside l’autonomie la plus grande (si vous ne l’avez lu, lisez donc le merveilleux Institut Benjamenta), son goût du vagabondage, son rapport intime à la nature et aux paysages, et surtout l’incroyable liberté de son écriture en font un des auteurs auxquels je reviens avec le plus de plaisir. Dans un article écrit en 1929 et repris en postface d’un recueil de courts textes de Walser, Rêveries et autres petites proses, Walter Benjamin évoque à propos de cette écriture « une négligence tout à fait inhabituelle, difficile à décrire ». « Nous nous trouvons ici, écrit-il, face à une sauvagerie de la langue complètement arbitraire, du moins en apparence, et pourtant attrayante et fascinante. » Une écriture qui se donne comme totalement spontanée (Walser disait ne jamais ne jamais se corriger) ; chez lui, « chaque phrase, dit encore Benjamin, a pour unique devoir de faire oublier la précédente ».

 

A quoi s’ajoute la grâce d’un sourire permanent, un peu détaché, un peu moqueur. Une moquerie que l’écrivain s’adresse volontiers à lui-même également. Je connais peu d’auteurs – mes préférés – chez lesquels l’autodérision est d’une telle constance, une façon d’être absolument naturelle et sans réserve. En témoigne, extrait de ces Rêveries et autres proses, un petit texte publié dans un journal en 1916 (pendant des années Walser a vécu de petites chroniques envoyées à la presse), identification amusée à un personnage « nerveux », le temps, sur trois pages, d’une course joyeuse et virevoltante :

 

NERVEUX

 

Je suis déjà un tantinet décati, démoli, déprimé, déglingué, troué comme une passoire. Des pilons m’ont pilonné. Je m’effrite déjà un tantinet, mais oui, mais oui ! Je m’affaisse et j’en suis déjà un tantinet à me dessécher. Je suis déjà un rien brûlé et même carbonisé, mais oui, mais oui ! Ca vient de là ! Ca vient de la vie ! Pourtant je ne suis pas encore du tout vieux, je n’ai pourtant pas quatre-vingts ans, mais je n’ai plus non plus mes seize ans. Très certainement, je suis déjà un tantinet vieux et usé. Ca vient de là ! Je me délite déjà un tantinet et je m’effrite, je m’émiette. Ca vient de la vie ! Suis-je donc déjà un tantinet sur le retour ? Hum ! C’est bien possible ! Mais pour autant, je suis encore loin d’avoir quatre-vingts ans. Je suis très coriace, ça, je peux l’affirmer. Je ne suis plus jeune, mais je ne suis plus vieux non plus, certes non. Je vieillis, je me flétris déjà un tantinet, mais ça n’a pas d’importance, je ne suis pas encore vraiment vieux, bien qu’apparemment déjà un tantinet nerveux et sur le retour. Cela tient à la nature des choses si, avec le temps, on s’effrite un tantinet, ça n’a pas d’importance. D’ailleurs, je ne suis pas vraiment très nerveux, j’ai seulement quelques idées fixes. Je suis parfois un tantinet étrange et caractériel mais, j’espère, je ne suis pas complètement fichu pour autant. J’ai peine à croire que je sois déjà fichu car, je le répète, je suis exceptionnellement dur et coriace. J’endure et je dure. Je suis assez intrépide. Mais nerveux, ça c’est vrai, je le suis un tantinet, sans aucun doute je le suis un tantinet. J’espère que je suis un tantinet nerveux. Non, je ne l’espère pas, on n’espère pas ce genre de chose, mais je le crains, oui, je le crains. Craindre convient mieux ici qu’espérer, sans aucun doute. Mais l’angoisse d’être nerveux, je ne la ressens sûrement pas, assurément non. J’ai des idées fixes, mais je n’ai pas l’angoisse d’avoir des idées fixes. Mes idées fixes ne m’inspirent pas la moindre angoisse. « Vous êtes nerveux », pourrait m’objecter un quidam, mais je rétorquerais sans perdre mon sang-froid : « Mon cher monsieur, je le sais parfaitement, je sais que je suis un tantinet déprimé et nerveux. » Et ce disant, je sourirais d’un air très froid et très distingué, ce qui irriterait peut-être un tantinet mon interlocuteur. Celui qui ne s’irrite pas n’est pas encore fichu. Si je ne m’irrite pas au sujet de mes nerfs, c’est qu’assurément je possède encore d’excellents nerfs, c’est clair comme le jour, ça crève les yeux. Il est clair à mes yeux que j’ai des idées fixes et que je suis un tantinet nerveux, mais il m’est toujours aussi clair que j’ai du sang-froid, ce dont je me réjouis énormément, et que je reste plein d’entrain bien que je vieillisse, me décatisse, me flétrisse, ce qui, après tout, tient à la nature des choses et que je comprends donc très bien. « Tu es nerveux », pourrait venir me dire quelqu’un. « Oui, je suis extrêmement nerveux », lui rétorquerais-je, et je rirais sous cape de ce gros mensonge. « Nous sommes tous un tantinet nerveux », dirais-je peut-être, et je rirais de bon cœur de cette grosse vérité. Celui qui sait encore rire n’est pas encore tout à fait nerveux, celui qui supporte encore la vérité n’est pas encore tout à fait nerveux ; celui qui sait encore rester serein en entendant des choses désagréables n’est pas encore tout à fait nerveux. Et si un quidam venait me dire : « Oh, tu es totalement nerveux », je lui dirais tout simplement, poliment et gentiment : « Oh, je suis totalement nerveux, je le sais. » Et l’histoire serait réglée. Fixes, des idées fixes, il faut en avoir, et il faut avoir le courage de vivre avec ses idées fixes. C’est comme ça qu’on vit agréablement. On ne doit ressentir aucune angoisse devant son petit lot de bizarreries. L’angoisse en général est idiote. « Vous êtes sacrément nerveux ! »

   « Oui, amène-toi donc et dis-moi ça tranquillement. Je te remercie. »

   C’est en ces termes ou en termes similaires que je parlerais, tout en m’amusant avec douceur et politesse. Que poli soit l’homme, chaleureux et bon, et si quelqu’un vient lui dire qu’il est totalement nerveux, il n’a aucun besoin d’en être persuadé.

 

      Rêveries et autres petites proses, Editions Le passeur/Cecofop,

      traduit de l’allemand par Julien Hervier)

 

Inimitable.

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Mes auteurs de chevet
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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