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10 octobre 2011 1 10 /10 /octobre /2011 14:49


Dans ses cours publiés sous le titre Littératures dont j’ai fait mention plusieurs fois récemment, tout de suite après avoir commenté la nouvelle de Tchekhov intitulée La nouvelle villa (voir mon dernier billet), Nabokov énumère toute une série de superbes personnages tchékhoviens que je prends plaisir à citer ici – et dont j’enrichis aussitôt la catégorie « personnages » que je me constitue peu à peu dans ce blog :

 

Aucun auteur n’a créé avec plus de naturel des personnages aussi pathétiques que ceux de Tchekhov – personnages souvent définis par cette citation extraite de son récit « Dans la charrette » : « Etrange, songeait-elle. Pourquoi Dieu donne-t-il cette douceur et ces yeux bons, tristes, à des êtres faibles, malheureux, inutiles ? Pourquoi ont-ils tant de charme ? » Dans « En service », il y a ce vieux messager de village qui parcourt des kilomètres dans la neige pour des futilités qu’il ne comprend pas ni ne cherche à comprendre. Dans « Ma vie », il y a ce jeune homme qui a quitté le confort de la maison paternelle pour devenir un malheureux peintre en bâtiment parce qu’il étouffait dans l’atmosphère sordide et cruelle de la vie d’une petite ville, symbolisée pour lui par quelques maisons sinistres, éparpillées à travers la cité, œuvre de son architecte de père. Quel auteur eût résisté à la tentation d’établir un tragique parallèle entre le père qui construit les maisons et le fils qui est condamné à les peindre ? Tchekhov, lui, ne fait même pas allusion à ce rapport qui, mis en évidence, eût été le pivot du récit. Dans « La maison à mezzanine », il y a Missious, frêle jeune fille qui frissonne dans sa robe dans sa robe de mousseline en cette nuit d’automne et le narrateur, qui enlève son manteau pour en couvrir ses épaules délicates – puis il y a la fenêtre éclairée de Missious, et ces amours qui s’effilochent. Il y a le vieux paysan de « La nouvelle villa » qui se méprend atrocement sur la vaine et tiède sollicitude d’un propriétaire excentrique, tout en le bénissant au fond de son cœur ; et quand la fillette du maître, petite poupée choyée, éclate en sanglots en sentant l’attitude hostile des autres villageois, il tire de sa poche un concombre couvert de miettes de pain, le met dans la main de la petite bourgeoise gâtée et lui dit : « Allons, ne pleure pas, fillette, sinon maman le dira à papa, et papa te fouettera » - révélant sans qu’il soit besoin d’autres explications et sans insister, de quelle façon les choses se passent dans son monde à lui. Dans « Dans la charrette », il y a cette institutrice de village dont les pitoyables rêveries sont interrompues par les cahots d’un chemin mal empierré et par le surnom, gentil, certes, mais vulgaire, que lui donne le charretier. Enfin, dans son récit le plus étonnant, « Dans le ravin », il y a Lipa, jeune paysanne tendre et simple, dont le bébé – petit corps nu et rouge – meurt ébouillanté par une autre femme. Et quelle merveille que la scène précédente, qui nous montre un bébé plein de vie, joyeux, et la jeune mère qui joue avec l’enfant – elle se dirige vers la porte, se retourne et dit de loin, en s’inclinant respectueusement : « Bonjour, monsieur Nikofor », puis elle se précipite sur lui et le prend dans ses bras avec une exclamation d’amour. Dans ce même admirable récit, il y a aussi ce gueux de paysan, ce vagabond qui raconte à la jeune femme ses pérégrinations à travers la Russie. Un jour, un « monsieur » sans doute exilé de Moscou pour ses opinions politiques, le rencontrant quelque part sur la Volga et découvrant ses haillons et son visage, fond en larme, nous dit le paysan, et s’écrie : « Hélas ! noir est ton pain, noire est ta vie ! »

   Tchekhov fut le premier écrivain à compter autant sur le pouvoir de la suggestion pour faire comprendre quelque chose de précis. Dans la nouvelle qui met en scène Lipa et son enfant, le mari est un escroc condamné aux travaux forcés. Alors qu’il menait encore avec succès ses affaires louches, il envoyait chez lui des lettres écrites d’une belle écriture qui n’était pas la sienne. Un jour, il mentionne, tout à fait par hasard, qu’elles sont de la main de son bon ami, Samodorov. Nous ne rencontrons jamais cet ami, mais lorsque le mari est envoyé au bagne, les lettres qui arrivent de Sibérie sont toujours écrite de cette belle écriture. C’est tout, mais il est parfaitement clair que le bon Samodorov est le complice du mari et qu’il purge la même peine que lui. »

 

   Vladimir Nabokov, Littératures, Traduit de l’anglais

   par Marie-Odile Fortier-Masek, Robert Laffont, coll. Bouquins

 

Comment le dire mieux ? « Tchekhov fut le premier écrivain à compter autant sur le pouvoir de la suggestion pour faire comprendre quelque chose de précis. »

 

Le pouvoir de suggestion ! Ne pas tout dire, ne pas appuyer le trait, faire juste en sorte que l’on devine. Mais parfois aussi, cela n’en est que plus cruel et mordant. Dans le plus beau livre, je crois, que j’aie lu sur Tchekhov, Regardez la neige qui tombe de Roger Grenier (collection Folio) – vous n’auriez jamais lu une ligne de Tchekhov et liriez ce livre de Grenier, que vous vous précipiteriez sur les nouvelles et le théâtre de l’auteur de La mouette – Grenier cite quelques extraits des Carnets tenus par Tchekhov de 1891 à sa mort. « Les projets de nouvelles, réduits à leur résumé, écrit-il, soulignent tout ce dont la méchanceté et la bêtise humaine sont capables. Les pensées, les aphorismes, sont de l’acide concentré. Les observations sont notées avec une complaisance amère. »

 

Comme celle-ci, concernant quelqu’un que Tchekhov connaissait manifestement : « Pour étudier les œuvres d’Ibsen, il a appris le suédois et sacrifié à cela beaucoup de temps et de peine – jusqu’au jour où il s’est rendu compte qu’Ibsen n’était qu’un écrivain de second ordre ; il s’est alors demandé à quoi allait lui servir le suédois. »

 

Effrayant de suffisance et de bêtise. Surtout – ce qui est gardé sous silence – qu’Ibsen était… norvégien.

 

(Ceci me fait souvenir d’une terrible anecdote. Pendant la première guerre mondiale, Anton Brenner, qui deviendra un architecte viennois renommé, est engagé à 17 ans dans l'armée autrichienne, fait prisonnier par les Russes et envoyé en Sibérie. « Dans le camp où il vivait et travaillait comme ses camarades captifs, il se lia avec un jeune Autrichien qui avait décidé d'utiliser ses moments de loisir en se mettant à l'étude du russe. Il transcrivait sur deux colonnes parallèles les mots allemands et en regard les mots russes correspondants. Ce travail fait, il apprenait par cœur la double liste de mots. Malheureusement, me raconta Brenner, il y avait eu dans la transcription un décalage d'une ligne, si bien que l'énorme travail de mémoire auquel s'était livré son camarade s'en trouva inutile. Le garçon faillit en devenir fou. » (Emile Henvaux, "Vienne 1923, Pension Washington", Revue générale, décembre 1984.))

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Personnages
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