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14 janvier 2011 5 14 /01 /janvier /2011 17:51


 Dans A la recherche du temps perdu, vers la fin du « Côté de Guermantes », un valet de pied entre dans le salon où le duc et la duchesse se trouvent en compagnie de Charles Swann et du narrateur. Basin, le duc, demande à ce valet si l’on a des nouvelles de son cousin, le marquis d’Osmond (appelé familièrement Mama), qui est très malade :

 

   – Pourquoi ne m’a-t-on pas monté le paquet que M. Swann a fait porter ? Mais à ce propos (vous savez que Mama est très malade, Charles), Jules, qui était allé prendre des nouvelles de M. le marquis d’Osmond, est-il revenu ?

   – Il arrive à l’instant, M. le duc. On s’attend d’un moment à l’autre à ce que M. le marquis ne passe.

   – Ah ! il est vivant, s’écria le duc avec un soupir de soulagement. On s’attend, on s’attend ! Satan vous-même. Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, nous dit le duc d’un air joyeux. On me le peignait déjà comme mort et enterré. Dans huit jours, il sera plus gaillard que moi.

   – Ce sont les médecins qui ont dit qu’il ne passerait pas la soirée. L’un voulait revenir dans la nuit. Leur chef a dit que c’était inutile. M. le marquis devrait être mort ; il n’a survécu que grâce à des lavements d’huile camphrée.

   – Taisez-vous, espèce d’idiot, cria le duc au comble de la colère. Qu’est-ce qui vous demande tout ça ? Vous n’avez rien compris à ce qu’on vous à dit.

   – Ce n’est pas à moi, c’est à Jules.

   – Allez-vous vous taire ? hurla le duc, et se tournant vers Swann : Quel bonheur qu’il soit vivant ! Il va reprendre des forces peu à peu. Il est vivant après une crise pareille. C’est déjà une excellente chose. On ne peut pas tout demander à la foi ; Ca ne doit pas être désagréable, un petit lavement d’huile camphrée, dit le duc, en se frottant les mains. Il est vivant, qu’est-ce qu’on veut de plus ? Après avoir passé par où il a passé, c’est déjà bien beau. Il est même à envier d’avoir un tempérament pareil.

 

La raison de cet optimisme forcé ? C’est tout simplement que le duc et la duchesse de Guermantes doivent se rendre le soir même à une redoute (ainsi désigne-t-on à l’époque un lieu public où l’on danse, et ici on sera même costumé) et que le duc n’entend pas que l’annonce du décès de son cousin l’oblige, par convenance, à rester chez lui.

 

Le comble de sa mauvaise foi est atteint lorsque, au début de la soirée – nous voici, à présent, dans les premières pages de « Sodome et Gomorrhe » –, alors qu’il se prépare à sortir, deux cousines de la famille (« deux dames à canne qui n’avaient pas craint de descendre nuitamment de leur cime afin d’empêcher un scandale ») se précipitent pour lui annoncer le décès :

 

« Basin, nous avons tenu à vous prévenir, de peur que vous ne soyez vu à cette redoute : le pauvre Amanien vient de mourir, il y a une heure. » Le duc eut un instant d’alarme. Il voyait la fameuse redoute s’effondrer pour lui du moment que, par ces maudites montagnardes, il était averti de la mort de M. d’Osmond. Mais il se ressaisit bien vite et lança aux deux cousines ce mot où il faisait entrer, avec la détermination de ne pas renoncer à un plaisir, son incapacité d’assimiler exactement les tours de la langue française : « Il est mort ! Mais non, on exagère, on exagère ! »

 

Et de laisser là les deux dames, pour s’occuper de son déguisement et courir avec la duchesse à cette fameuse redoute…

 

Sur ce thème du refus d’entendre une funèbre nouvelle pour sauver un événement joyeux, le grand auteur de théâtre israélien Hanock Levin (1943-1999) a construit une de ses plus belles pièces, Funérailles d’hiver (dans Théâtre choisi IV, Editions Théâtrales). Un couple s’apprête à célébrer le lendemain le mariage de sa fille. Logent aussi dans l’appartement le fiancé et ses parents. Tous sont réveillés en pleine nuit. C’est le cousin Latshek qui frappe à la porte pour annoncer la mort de sa mère.

 

Catastrophe ! S’ils ouvrent la porte et apprennent officiellement la nouvelle, ils devront assister à l’enterrement et reporter le mariage. Et quid, alors, des quatre cents invités et des huit cents poulets rôtis qui attendent ?

 

Que faire ? Fuir ! Fuir pour ne pas entendre, pour parvenir les oreilles vierges à l’heure de la cérémonie ! On les retrouve au matin sur une plage, frigorifiés – ce qui fait décéder le père du marié. Mais le cousin Latshek les y découvre et leur court après. Alors, fuir plus loin ! Ils s’envolent sur l’Himalaya où on les retrouve frigorifiés – ce qui fait décéder le père de la mariée. Mais le cousin Latshek les y découvre et leur court après. Alors, la mère de la mariée le jette dans le vide et ils fuient à nouveau. On les retrouve sur le toit très pentu du salon de coiffure où la mariée doit passer avant la cérémonie. Mais le cousin Latshek, ensanglanté, réapparaît…

 

… et les voilà bien forcés de l’accompagner au cimetière. Mais là, au cimetière, la mère du marié et la mère de la mariée entreprennent le cousin Latshek et le convainquent de ne pas suivre l’enterrement de sa mère et de venir au mariage (déguisé, bien sûr ; il faut respecter les convenances) car il s’y trouvera certainement la fiancée qu’il cherche depuis si longtemps.

 

Ce qui arrive au mariage – de même que d’autres événements que je n’ai pas mentionnés, de même que ce que font d’autres personnages que je n’ai pas mentionnés non plus –, je vous le laisse découvrir en lisant cette pièce passablement déjantée et qui rit, plutôt que de pleurer, de l’égoïsme de certains humains (pas nous ! pas nous !), des névroses familiales (pas les nôtres ! pas les nôtres !), des sentiments profonds et des sentiments moins profonds, voire d’autres sujets du même acabit et tout aussi passionnants.

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Thèmes
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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