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18 octobre 2012 4 18 /10 /octobre /2012 18:12

 

 

On trouve dans de nombreux romans un passage où un personnage se regarde dans le miroir. Instant rêvé – c’est presque un cliché narratif – pour un simple portrait (« il n’aimait pas trop ce visage aux yeux trop petits, au nez trop grand et aux oreilles décollées, etc., etc. »), ou un constat (« quelle tête j’ai ! pas étonnant, avec ce qui m’arrive ! »), sinon une introspection (« qu’avait-il fait, bon sang, pour en arriver là, à n’être plus que l’ombre de lui-même, même plus le courage de se raser et ce col de chemise noirâtre, etc., etc. »), voire même une mise au point, une fouille psychologique, une décision à prendre, que sais-je encore.

 

Au cinéma, dans les films dits « à caméra subjective » (j’ai un souvenir très intense de La Dame du lac de Robert Montgomery (1947) ou de La Femme défendue de Philippe Harel (1997)), la présence d’un miroir est le seul moment où apparaît le visage du protagoniste. Moment important, parce que rare, et où on a soudain l’impression – forcément – d’un violent changement de perspective, le regardant devenant, pour quelques secondes, regardé…

 

Dans L’Inaperçu, le beau roman de Sylvie Germain que je viens de lire, ce passage par le miroir, assez long, est un moment pivot de l’histoire qui nous est racontée. Sabine, l’héroïne, s’observe, s’interroge, mais la réponse, la décision de changer de vie qu’elle prend à cet instant, ne vient pas tant de son visage qu’elle questionne – même si celui-ci lui révèle, après tant d’années de vie déjà, la vivante qu’elle est (oui, on est bien à un tournant essentiel du livre !). Non, la réponse, semble-t-il, vient de… ses pieds vers lesquels glisse ensuite son regard. Jolie façon d’utiliser de biais le procédé narratif :

 

   Sabine s’est retrouvée seule dans la grande maison, du coup elle a consacré davantage encore que par le passé son temps et son énergie à son travail. Son magasin prospérait, le sens de sa vie s’étrécissait à mesure. Un soir, de retour dans sa maison déserte, tard comme à l’accoutumée, elle a ressenti physiquement la vacuité de sa demeure et celle de son existence. Cela l’a saisie à la nuque, comme si une main s'abattait d'une poigne sûre et froide pour la mettre aux arrêts. Elle a poussé un cri étouffé, s’est retournée vivement. Il n’y avait personne, juste son reflet, là-bas, dans le grand miroir mural à l`autre extrémité du salon. Elle s'est dirigée à pas lents vers le miroir ou son reflet grandissait et se précisait progressivement, tel un passant qui s'avance à la rencontre d'un autre dans une rue étroite et rectiligne. Mais à la différence des passants qui évitent de se regarder droit dans les yeux lorsqu'ils se croisent, se contentant d’un coup d’œil furtif jeté de biais, elle s'est approchée tout près de la glace, s'est campée devant et s’est dévisagée. Depuis son enfance, elle s’était regardée des milliers et des milliers de fois, souvent avec une grande attention, tantôt en scrutant tel ou tel détail de son visage ou de son corps, tantôt évaluant l’ensemble, son expression, son port, l’élégance de sa mise. Mais ainsi, jamais encore elle ne s’était vue. Ainsi : à l’improviste, sans souci de son apparence, de son teint ou de sa ligne, de sa beauté, de son allure. Sans souci de quoi ni de qui que ce soit, surtout pas de sa propre image.

   Ainsi : prise au dépourvu, dans le dénuement de la surprise, dans l’émoi de l’étonnement. Et pour la première fois elle a vu son regard, nu, libre d’elle-même. Un regard intense et calme, sans réflexivité, posé droit sur elle. Non pas sur elle, Sabine Bérynx, femme d'âge déjà mûr, mais sur la vivante qu'elle était, tout simplement, très puissamment. Elle, une vivante, une personne, une humaine. Une éphémère du monde, une passagère du temps, une mortelle. Un petit mystère d’être parmi des milliards d’autres, unique et anodine, furtive et immortelle. Une formidable promesse – mais de quoi ? Elle s'est tenue face à cette autre silencieuse, a soutenu un moment son regard radiant de nudité, implacable de placidité, de patience, elle a entendu les questions muettes qu’elle lui adressait, a écouté son appel monté des lointains du temps, du plus profond de son humanité, des pores de sa peau, de l’ombre de ses prunelles, du tain du miroir, de l'instant, puis elle a baissé ses paupières soudain alourdies, humides de confusion. Que répondre à un tel regard ? Le sien, désemparé, béait vers le sol. Alors elle a aperçu ses pieds, là, sagement posés sur le plancher de bois. Deux pieds fatigués d'avoir marche, piétiné, porté son corps toute la journée, deux pieds fourbus dans leurs jolis escarpins de cuir vieux rose, et elle a souri.

   Elle s’est déchaussée, a considéré ses pieds en les soulevant et les agitant tour à tour; des pieds minces, bien cambrés, mais le gauche déjà en voie d'enlaidissement avec l'émergence d'un oignon rougeâtre, et des cors sur les orteils. Elle a souri du ridicule de son état, puis elle a de nouveau affronté le miroir. La réponse à la question lancée par son regard détaché d'elle lui est venue subitement, soufflée par ses pieds : « Debout, en marche ! » Elle n’avait rien d'autre à dire, rien d'autre à proposer. Il lui a semblé que le regard relâchait un peu sa tension, que sa gravité se teintait d'ironie.

 

            Sylvie Germain, L’Inaperçu, Le livre de poche

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Raconter
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