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8 septembre 2011 4 08 /09 /septembre /2011 10:00

 

Extrait de Partis pris, le passionnant volume où Vladimir Nabokov a rassemblé notamment une série d'interviews que l'on a faites de lui (on sait qu’il se refusait à tout entretien oral non préparé, demandait qu’on lui envoie les questions préalablement et lisait les réponses qu’il avait soigneusement rédigées), cette description détaillée du processus de la préparation de ses romans et comment il s’entendait à y faire travailler son inspiration :

 

…aux toutes premières étapes de la naissance d’un roman, j’éprouve ce besoin d’amasser des bouts de paille et de duvet, et d’avaler des petits cailloux. Personne ne saura jamais avec quelle précision un oiseau voit, si tant est qu’il le voie, le nid futur avec ses œufs à l’intérieur. Quand, rétrospectivement, je songe à la force qui m’a poussé à noter le nom exact des choses, ou la mesure et les teintes des choses, avant même d’avoir besoin de cette information, je suis tenté de supposé que ce que j’appelle, faute d’un meilleur terme, l’inspiration était déjà au travail ; muette, elle montrait du doigt ceci ou cela et m’amenait à accumuler une matière première connue pour une structure encore cachée. Après un premier choc, celui de la reconnaissance – un sentiment subit de « voilà donc ce que je vais écrire » –, le roman commence à se reproduire par lui-même ; le processus se déroule uniquement dans mon esprit et non sur le papier ; et pour prendre conscience de l’étape à laquelle le roman est parvenu à un moment donné je n’ai pas besoin de connaître avec précision chaque phrase. Je sens une sorte de doux développement, de déploiement intérieur, et je sais que tous les détails sont déjà là, qu’en fait je les verrais clairement si j’y regardais de plus près, si j’arrêtais la machine et en ouvrais le compartiment intérieur ; mais je préfère attendre que ce que j’appelle d’une façon approximative l’inspiration ait terminé le travail pour moi. Il vient un moment où je suis informé de l’intérieur de l’achèvement de la structure. Tout ce qui me reste à faire alors, c’est de copier le résultat au crayon ou à la plume. Etant donné que cette structure tout entière, faiblement éclairée dans mon esprit, peut être comparée à un tableau et que par conséquent il n’est pas nécessaire de la considérer graduellement de gauche à droite pour bien la percevoir, je peux diriger ma torche sur telle ou telle partie ou détail du tableau au moment de rédiger. Je ne commence pas un roman par le commencement, je ne termine pas le chapitre Trois avant d’entamer le Quatre, je ne passe pas docilement d’une page à l’autre dans un ordre consécutif ; non, je choisis une pièce ici, une pièce là, jusqu’à ce que j’aie comblé toutes les lacunes sur le papier. Voilà pourquoi j’aime écrire mes récits et mes romans sur des cartes-fiches pour les numéroter ensuite quand la série est complète. Chaque carte est recopiée plusieurs fois. Il faut à peu près trois cartes pour une page dactylographiée et quand enfin je sens que le tableau que j’avais imaginé a été reproduit aussi fidèlement que possible – il reste toujours quelques parcelles inoccupées, hélas – je dicte le roman à ma femme qui le dactylographie en trois exemplaires.

                    

                       10/18 bibliothèques, traduit de l’américain par Vladimir Sikorsky

 

Il y a deux sortes de romanciers : les uns laissent davantage les mots les conduire vers l’inconnu et le roman s’écrit donc essentiellement dans la continuité de la narration ; d’autres – et Nabokov en est un des exemples les plus remarquables (comment ne pas penser également à la prodigieuse Vie mode d’emploi de Georges Perec !), installent d’abord une structure précise : Nabokov parle d’un tableau, on pourrait utiliser aussi l’image d’une casse d’imprimerie, d’un damier (les cent chapitres de La vie mode d’emploi) ou d’un puzzle (tout aussi essentiel dans le même roman).

 

Quelqu’un comme Kafka appartient bien évidemment, quant à lui, au premier groupe, abandonnant même la rédaction de ses trois grands romans avant qu’elle ne soit terminée (comme il l’a fait d’ailleurs pour nombre de fictions plus courtes – j’aimerais revenir là-dessus à l’occasion). Il a cependant écrit la fin du Procès, l’exécution de Joseph K., mais n’est jamais parvenu jusqu’à cette fin dans la continuité de sa narration, abandonnant le roman après la confrontation du même Joseph K. avec le prêtre dans la cathédrale. On sait aussi qu’après avoir commencé à écrire Le Château à la première personne, il s’est arrêté à la rencontre de K. et de Frieda – comme s’il ne voulait pas écrire en « je » la superbe scène d’amour entre les deux personnages –, a repris le début le roman à la troisième personne, en a mené l’histoire très loin et puis l’a brusquement arrêtée au milieu d’une phrase, après le très long récit de la nuit que passe K. à l’Auberge des Messieurs et sa rencontre, au sortir de celle-ci, avec le charretier Gerstäcker qui l’emmène chez lui ; K. y rencontre la mère de Gerstäcker :

 

Elle tendit à K. une main tremblante et le fit asseoir à côté d’elle, elle parlait avec difficulté, on avait du mal à comprendre mais ce qu’elle dit

                  

                        Traduit de l’allemand par Axel Nesme,

dans Kafka, Récits, Romans, Journaux, La Pochothèque

 

« Il est absurde de soutenir que c’est le roman le mieux composé de Kafka », disent dans leurs excellents commentaires les éditeurs de ce volume de la Pochothèque. Ecrit en neuf mois, de janvier à septembre 1922, « Le Château n’est pas construit du tout, volontairement. Ce n’est pas déconstruit non plus. C’est une coulée heureuse. Une sorte de grisaille bleutée s’étend sur tout le livre, parce qu’il s’agit d’une atmosphère onirique. C’est aussi pourquoi les descriptions sont plus brèves que jamais. Le Château est un archipel de rêves où l’écrivain navigue à vue, en faisant durer le plaisir, séance après séance…" 

 

L’inspiration kafkaïenne comme une « coulée heureuse »... Cette phrase du Journal, que j’ai déjà citée précédemment, alors qu’en une nuit de 1912, il vient d’écrire Le Verdict :

 

J’ai écrit ce récit – le Verdict – d’une seule traite, de dix heures du soir à six heures du matin, dans la nuit du 22 au 23. Je suis resté si longtemps assis que c’est à peine si je puis retirer de dessous le bureau mes jambes ankylosées. Ma terrible fatigue et ma joie, comment l’histoire se déroulait sous mes yeux, j’avançais en fendant les eaux. 

 

Bernard Grasset éditeur, traduction de Marthe Robert

 

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