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20 juillet 2012 5 20 /07 /juillet /2012 11:28

 

 Je reprends l’Antigone de Sophocle, classique parmi les classiques écrit il y a deux millénaires et demi (vers 442 avant Jésus-Christ). Et à la moitié de la pièce, je retombe sur ce passage fameux :

 

   Il est bien des merveilles en ce monde, il n’en est pas de plus grande que l’homme.

   Il est l’être qui sait traverser les flots gris, à l’heure où soufflent les vents du Sud et ses orages, et qui va son chemin au creux des hautes vagues  qui lui couvrent l’abîme.

   Il est l’être qui tourmente la déesse auguste entre toutes, la Terre, la Terre éternelle et infatigable, avec ses charrues qui vont sans répit la sillonnant chaque année, celui qui la fait labourer par les produits de ses cavales.

   Oiseaux étourdis, animaux sauvages, poissons peuplant les mers, tous il les enserre et les prend dans les mailles de ses filets, l’homme à l’esprit ingénieux.

   Par ses engins il est le maître des bêtes indomptées qui courent par les monts, et, le moment venu, il ploiera sous son joug enveloppant leur col et le cheval à l’épaisse crinière et l’infatigable taureau des montagnes.

   Parole, pensée prompte comme le vent, aspirations d’où naissent les cités, tout cela, il se l’est enseigné à lui-même, aussi bien qu’il a su, en se faisant un gîte, échapper au traits du gel, de la pluie, cruels à ceux qui n’ont d’autre toit que le ciel. Bien armé contre tout, il n’est désarmé contre rien de ce que peut lui offrir l’avenir. Contre la mort seul il n’aura jamais de charme lui permettant de lui échapper, bien qu’il ait déjà su contre les maladies les plus opiniâtres, imaginer plus d’un remède. 

   Mais, ainsi maître d’un savoir dont les ingénieuses ressources dépassent toute espérance, il peut prendre ensuite la route du mal tout comme du bien. 

   Qu’il fasse donc, dans ce savoir, une part aux lois de sa ville, et à la justice des dieux à laquelle il a juré foi ; il montera alors très haut dans sa cité ; tandis qu’il s’exclut de cette cité, du jour où il laisse le crime le contaminer, par bravade. 

 

            Sophocle, Antigone, traduction de Paul Mazon, Les Belles Lettres

 

Comment ces lignes résonnent-elles aujourd’hui, alors que nous sommes en train de l’épuiser, « la déesse auguste entre toutes, la Terre », que l’on croyait « infatigable » et alors que la « conscience citoyenne » est une expression qui n’a plus cours dans la société du fric, des paillettes et de la communication ?

 

Que pèsent encore aujourd’hui les réflexions morales d’un coryphée antique ? J’avais noté ceci, c’était à propos de L’Ethique d’Aristote mais cela vaut tout autant pour la pièce de Sophocle :

 

L’Ethique d’Aristote n’est plus un livre qui nous enseigne ce qu’est un homme de bien ; c’est un ouvrage qui nous apprend ce que les Grecs pensaient de la morale. Or, qui se préoccupe vraiment de cela ? Aucune personne normalement constituée et désireuse de vivre raisonnablement.

 

            Allan Bloom, L’âme désarmée. Essai sur le déclin de la culture générale

Editions Julliard

 

« Il est bien des merveilles en ce monde, il n’en est pas de plus grande que l’homme. » D’où venons-nous ? Qui sommes-nous ? Où allons-nous ? demandait Paul Gauguin dans son grand tableau testament.

 

D'où venons-nous...

 

 

 

 

 

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Thèmes
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commentaires

Marc Hérouet 26/07/2012 11:51

Merci Paul de nous rappeler les mots de Sophocle.
Et quel hasard! Nous préparons une lecture de la pièce avec Maurice Sévenant et j'y suis donc complètement plongé...

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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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