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4 octobre 2012 4 04 /10 /octobre /2012 12:07

 

Je reprends ce blog après une interruption de plusieurs semaines…

 

Découverte, entre autres, ces derniers temps, de plusieurs livres de Christian Bobin. Comment résister à cet amoureux du monde, du quotidien, à ses personnages à l’humanité confondante ? Merveille de la littérature : pouvoir lire avec autant de plaisir, selon l’humeur et les circonstances, des auteurs aussi opposés que Christian Bobin ou Enrique Vila-Matas, Thomas Bernhard ou Adalbert Stifter, David Lodge ou Rainer Maria Rilke, pour citer quelques-unes de mes lectures récentes… A chaque fois un monde, un gouffre dans lequel on tombe avec jubilation, avec l’envie de n’avoir jamais à se relever. « La lecture est ma joie et mon vertige », écrivait Paul Willems.

 

Christian Bobin, donc. Je viens de lire d’une traite La folle allure. Une superbe protagoniste et narratrice, enfant fugueuse, puis adulte figurante (au propre – au cinéma ; au figuré – dans le mariage ou le couple –, alors elle finira par s’enfuir encore). Elle s’appelle Lucie, enfin sans doute, car elle se donne un tas d’autres noms au fil de ses fugues d’enfant. Les premières années, elle les passe dans le cirque où travaillent ses parents, ce qui nous vaut la superbe anecdote par laquelle débute ce petit livre :

 

   Mon premier amour a les dents jaunes. Il entre dans mes yeux de deux ans, deux ans et demi. Il se glisse par la prunelle de mes yeux jusqu'à mon cœur de petite fille où il fait son trou, son nid, sa tanière. Il y est encore à l’heure où je vous parle. Aucun n’a su prendre sa place. Aucun n'a su descendre aussi loin. J’ai entamé ma carrière d'amoureuse à deux ans avec le plus fier amant qui soit : les suivants ne seraient jamais à la hauteur, ne pourraient jamais l'être. Mon premier amour est un loup. Un vrai loup avec fourrure, odeur, dents jaune ivoire, yeux jaune mimosa. Des taches d’étoiles jaunes dans une montagne de pelage noir.

 

   Mes parents sortent en criant de la roulotte, c’est la nuit, les autres roulottes, une à une, s’éclairent, tous en descendent, le clown, l'écuyère, le 'on leur, les femmes, les autres enfants, tous en chemise de nuit, en pyjama ou à moitié nus, ils m'appellent, s’accroupissent sous les camions pour voir si je ne m'y suis pas cachée par jeu et ensuite endormie – c’est déjà arrivé plusieurs fois –, ils s'éloignent sur la place du village, appellent encore, n'appellent plus mais hurlent, des fenêtres commencent à s'allumer aux maisons voisines et des gens se fâchent, crient au tapage nocturne, menacent des gendarmes. C'est ma tante qui me trouve. Elle court aussitôt de l’un à l’autre, impose le silence, fait signe qu'on la suive sans bruit, surtout sans aucun bruit : voilà le cirque au complet qui s'approche de la cage, la porte est entrouverte, je suis allongée sur la paille dorée à l’urine et j’ai les yeux fermés, ma petite tête de deux ans appuyée contre le ventre du loup. Je dors. Je dors d'un sommeil limpide et bienheureux.

 

   Le loup venait des forêts de Pologne. On l`exposait pour attirer les spectateurs pendant l'installation du chapiteau. Il n`entrait dans aucun numéro. Un loup, ça ne se dresse pas. Les gens emmenaient leurs enfants voir le prince noir des contes de fées, la brute superbe. On ne leur disait pas la vérité : que ce loup était plus aimable qu`un lapin, que l`écuyère lui donnait à manger dans sa main et que rien de grave, pas même un grognement, n`était jamais sorti de la montagne de fourrure et d'étoiles. On avait accroché un écriteau en lettres rouges au-dessus de la cage : loup de la région de Cracovie. Les gens étaient plus effrayés par la pancarte que par la bête assoupie au fond de la cage. Mais ils étaient contents, ça leur suffisait comme preuve. Ce sont les noms qui font peur. Les choses sans les noms ce n'est rien, pas même des choses.

 

   Donc toute la tribu est là, en demi-cercle devant le tableau de la petite fille au loup. D’accord il n`est pas dangereux mais, quand même, il y a des limites, mon père s'approche, entre dans la cage et quand il va pour me saisir, le loup redresse la tête, seulement la tête, aucun mouvement du ventre ou des pattes, comme s’il souhaitait ne pas me réveiller – et il se met à grogner pour la première fois, à montrer ses dents jaunies. Nouvelle tentative de mon père, un grognement plus fort, plus net, et les dents qui se découvrent jusqu'aux gencives. Mon père recule, rejoint les autres. On discute, on réfléchit. Le dompteur dit : c'est mon métier, j`y vais. Même réaction, la mâchoire qui claque. On choisit d'attendre. Les heures s’écoulent, silencieuses. Ils sont tous là, grelottant de froid devant la cage, guettant l’instant où le loup va s`endormir. La scène dure jusqu'au matin. Jusqu’à l'aube le loup veille sur mon sommeil. Lorsque, caressée par les premiers rayons de lumière froide, j’ouvre mes yeux, m’étire et commence à me mettre debout, il s'écarte doucement et va à l'autre bout de la cage, gagner un repos mérité. Je ne sors pas tout de suite. je regarde les autres derrière la grille, la pâleur de leurs visages, je ris, je chante, toute rafraîchie par ce sommeil immaculé. On m'empoigne, deux claques sur les fesses et on me boucle une semaine dans la roulotte.

 

            Christian Bobin, La folle allure, Gallimard, Coll. Folio

 

Depuis le début de ce blog, au hasard de mes billets, j’ai créé une catégorie « personnages », pour constituer peu à peu une galerie aussi disparate que pittoresque. Sûr que Lucie y a sa place bien au chaud…

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Personnages
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Elisabeth 04/10/2012 14:58

En lisant ce merveilleux récit comment ne pas penser au "lion" de Kessel !

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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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