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25 septembre 2010 6 25 /09 /septembre /2010 11:24

Trouvez donc aujourd’hui cinq vraies minutes pour me lire et commencez par lire attentivement, je vous prie, et sans vouloir vous précipiter sur le nom de l’auteur, le petit extrait qui suit. Lisez-le bien à l’aise et même n’hésitez pas à le relire. C’est un court passage d’un roman dans lequel, à Vienne, pendant les années 1920, un nommé Sponer, chauffeur de taxi de son métier, vient de balancer dans le Danube le corps d’un nommé Mortimer. Lequel Mortimer était monté vivant dans le véhicule de Sponer, lui avait donné le nom d’un hôtel, puis s’était tu et pour cause : au bout de la course, Sponer, se retournant vers le siège arrière, avait découvert son client immobile ; une balle lui avait percé le cou :

 

« Un mort, bien sûr, est tout bonnement mort, il pourrit et disparaît, tout semble bientôt comme s'il n'avait jamais été, – et  ce mort-là, celui qu'il avait traîné, gisant dans sa voiture, dérivait maintenant dans le courant, attaqué par les poissons, moulu par les galets et la pierraille, bientôt chassé vers la Hongrie, bientôt réduit à moins que rien, moins qu'un clapotis au bord de l'eau, ou un murmure dans les roseaux. Il était parti, disparu, l'escamotage du cadavre avait réussi. Mais avec cela rien n'était fait. Il était risible de croire qu'avec cela il y eût quelque chose de fait. Le véritable Mortimer n'était pas mort du tout. Il continuait à vivre.

   Il vivait, et n'avait nul besoin pour cela de l'apparence qui avait été celle de Mortimer, celle d'un jeune homme de trente ans environ, moyen, avec un visage impersonnel, des cheveux relevés en arrière et des yeux gris. Il pouvait aussi bien maintenant avoir les traits de Sponer, son apparence lui importait peu, il ne voulait que vivre, que ce soit comme tel ou tel, avec des cheveux blonds ou bruns, des yeux gris ou bleus foncés. Il n'avait plus besoin maintenant de cheveux, ni d'yeux, ni de mains, ni d'une stature ; il nichait dans le cerveau de Sponer ; comme un oiseau de proie il frappait de ses serres son nouveau nid, il y était installé, il serait vain de vouloir l'en chasser, il y régnait et commandait : lève la main, fais ceci et cela, bouge les pieds, mène-moi ici, là, exécute mes ordres, fais ce que je veux ! N'es-tu donc pas moi ?

   Car un homme, ce n'est pas cette chose de chair et d'os qui erre de côtés et d'autres, mange, boit, dort et meurt ; un homme est le personnage qu'il figure dans le cerveau des autres hommes qu'il aime ou qu'il hait, qu'il domine, meurtrit, séduit, trouble, détruit, possède ou torture. Mortimer n'était plus le mort dans le fleuve, il était le démon dans la tête de Sponer. Réaliser le départ de Mortimer de ce monde avait été l'affaire de quelques heures. En finir avec la vie de Mortimer devenait soudain une entreprise impossible. »

 

Pas mal, n’est-ce pas ? Sponer a donc décidé de prendre l’identité de Mortimer. Je ne vous dirai bien sûr pas pourquoi, je vous renvoie à la lecture de ce petit livre très attachant. Une histoire de substitution. De quelqu’un qui se fait passer pour quelqu’un d’autre. J’aime ce thème narratif, très riche, que l’on retrouve dans un large spectre qui va du polar au roman psychologique, voire au (faux) roman d’apprentissage.

 

(Je me souviens, à ce propos, de mon plaisir intense à la lecture du dernier roman écrit par Thomas Mann, superbe histoire de substitution, elle aussi, Les confessions du chevalier d’industrie Félix Krull, gros volume de 433 pages mais qui se dévore comme… un roman ; je me souviens de mon étonnement en voyant se réduire l’épaisseur de ce qui me restait à lire, alors que le récit me paraissait loin encore de sa conclusion ; et plus je courais vers la fin, plus le récit s’envolait dans des péripéties qui n’avaient rien à voir avec l’approche d’un dénouement, mais je me disais que je tiendrais bon, que je n’irais pas lire la dernière page avant d’y arriver, qu’il n’était pas question de satisfaire si facilement ma curiosité et j’ai poursuivi ma lecture page après page, et j’y suis arrivé, à la page 433, et je suis tombé alors sur une note du traducteur : « L’auteur se proposait de donner, quelque jour, une suite au présent ouvrage, mais la mort a fait tomber la plume de l’illustre écrivain… ». Déception ! Pourquoi es-tu mort, Thomas Mann, avant de terminer cette histoire palpitante ? On ne saura donc jamais comment se terminent les passionnantes aventures de Félix Krull…)

 

Rassurez-vous, le roman où Sponer se substitue à Mortimer se poursuit bien, quant à lui, jusqu’à son dénouement. D’ailleurs, il ne comporte que 209 pages, typographie aérée, mais tenez bon, n’allez pas lire le titre de ce roman ni le nom de son auteur avant que j’y arrive, ne cherchez pas à satisfaire si facilement votre curiosité, c’est que j’ai encore à vous indiquer de ce livre une particularité narrative tout à fait remarquable : au plus fort du suspense, alors que Sponer, alias Mortimer, voit s’ouvrir brusquement la porte de la chambre d’hôtel dans laquelle il se trouve et qu’une ravissante jeune femme y pénètre « si précipitamment que, comme elle se dirigeait sur lui, l’ourlet de sa robe tournoyait autour de ses pieds » et alors que de la sorte se clôt un chapitre, le chapitre suivant marque dans la narration une rupture radicale : autre lieu, autre temps, autre personnage qui, apparemment, n’a rien à voir avec l’histoire racontée jusque là :

 

« José Montemayor était un peon, un pâtre à cheval, dans le Sud sauvage des Etats-Unis. Lui et les autres vaqueros, toujours en selle, gardaient d’immenses troupeaux de bœufs et de chevaux à moitié sauvages dans les plaines illimitées du Nouveau-Mexique… »

 

Autrement dit : mords sur ta chique, ami lecteur ! Patiente, patiente, ami lecteur ! Oui, tu retrouveras sans doute Sponer et la belle inconnue mais pas tout de suite, avale d’abord tout ce que l’on va te raconter à propos de ce José Montemayor et comment il est mêlé à l’histoire de Sponer, de Mortimer et de la belle inconnue. Voilà ce que l’on appelle se servir habilement des fils narratifs, pas vrai ?

 

Mais je vous entends qui trépignez, qui vous écriez : « Dites, Paul Emond, ça suffit comme ça ! C’est de qui ce bouquin ? Quel est son titre ? On veut le lire ! On court l’acheter ! »

 

Et moi : je voulais vous dire encore que ce principe de la substitution, ce principe d’un personnage qui se fait passer pour un autre, n’est rien d’autre, au fond, qu’une variation du thème du double, un thème narratif fondamental qui, remontant à la plus haute antiquité, traverse toute l’histoire de la littérature et… 

 

Mais vous : « Une autre fois, votre laïus ! Peu nous importe que la substitution soit une variation du thème du double ! L’auteur ! Le titre ! »

 

J’y arrive, mes bons amis. Juste encore cette réflexion de Borges, une réflexion qui tombe ici à pic et qui élargit à souhait l’horizon de mon propos (avec quelle élégance parfois je m’exprime !) : « Tout homme est deux », dit le grand écrivain argentin, « et le plus vrai est l’autre. »

 

Mais vous : « Borges, à présent ! Et après ce sera sans doute Kafka. Et après Walser. Et après Bernhard. Et après Cervantès. Et après Sterne. Et après Willems. Et après Frisch. Et après, et après… et ainsi de suite à l’infini, parce qu’elle est interminable, la liste de vos écrivains de référence ! Non, non et non ! L’auteur du bouquin où l’on jette un cadavre dans le Danube ! Le titre du bouquin ! Immédiatement ! »

 

Et moi, bon prince, moi qui pourrais vous dire : « Trouvez-les par vous-mêmes » ou « Demandez à votre libraire » ou : « Je vous le dirai demain », j’accepte dès à présent de vous livrer ces précieuses informations. Commençons par l’auteur. C’est un écrivain autrichien et, comme on dit, un écrivain un peu « inégal ». Je pense avoir lu de lui pratiquement tout ce qui est traduit en français. Et je retiens deux titres : d’une part, celui du livre dont je vous parle ; d’autre part, un pur chef-d’œuvre, Le baron Bagge, dont je vous parlerai une autre fois – j’ai même écrit jadis une postface à la réédition de ce Baron Bagge dans la collection de poche Babel chez Actes Sud, et à ce propos…

 

Mais vous m’interrompez derechef : « Une autre fois, c’est une autre fois ! Le titre du roman avec Sponer et la belle inconnue et Mortimer et José Montemajor ! Dites-le-nous ! Tout de suite ! Sur le champ ! Illico presto ! Et le nom de l’auteur ! »

 

Et moi : vous me promettez de le lire ? 

 

Et vous : « Bien sûr. »

 

Et moi : de le lire toutes affaires cessantes ? 

 

Et vous : « Promis ! Juré ! On veut savoir ! »

 

Et moi : juré sur la tête de vos ancêtres ? 

 

Et vous : « Sur la tête de qui vous voulez ! Le titre ! L’auteur ! Et que ça saute ! »

 

Eh bien dans ce cas… Approchez-vous. Approchez plus près. Plus près encore plus, que je vous glisse – et pour vous, rien que pour vous ! – le précieux renseignement au plus creux du creux de votre oreille grande ouverte : il s’agit de J’étais Jack Mortimer (Coll. 10/18 n° 2611) d’Alexander Lernet-Holenia.

 

Et quand vous l’aurez lu, vous m’en direz des nouvelles.

 

 

 

 

           

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Thèmes
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commentaires

Eric Clémens 26/09/2010 23:03


Merci, Paul,de nous passer ton amour intact de la narration - dans une écriture aussi svelte !


nicolas marchal 26/09/2010 16:38


Toutes affaires cessantes ! Je n'ai jamais été déçu encore en cessant toutes affaires pour me ruer sur un livre dont tu parlais... Il y a tant d'affaires à cesser, d'ailleurs, et tant de livres à
lire : comment choisir ? C'est simple : on cesse toutes affaires, et on se rue sur ton blog...


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