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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 21:14

 

Relecture, encore et toujours, de petits textes de Kafka, superbes par l’inattendu de la fantaisie qu’ils déploient et leur dimension onirique. Comme celui-ci, à savourer sans y chercher une quelconque interprétation symbolique :

 

   J’étais convenu de faire une excursion dominicale avec deux amis, mais tout à fait par hasard, je ne me réveillai pas et laissai passer l’heure du rendez-vous. Connaissant ma ponctualité habituelle, mes amis s’en étonnèrent, allèrent à la maison où j’avais mon logement, attendirent encore un moment en bas, puis montèrent l’escalier et frappèrent à ma porte. Je fus très effrayé, sautai au bas du lit et ne fis attention à rien, sinon à la nécessité de me préparer au plus vite. Au moment où je franchissais la porte, habillé des pieds à la tête, mes amis visiblement effrayés s’écartèrent de moi : « Qu’as-tu derrière la tête ? » s’écrièrent-ils. J’avais déjà senti, dès mon réveil, quelque chose qui m’empêchait de pencher la tête en arrière et je me mis à chercher cet obstacle à tâtons. S’étant quelque peu ressaisis, mes amis s’écrièrent : « Prends garde, ne te blesse pas ! » juste au moment où je saisissais derrière ma tête la poignée d’une épée. Mes amis s’approchèrent, m’examinèrent, m’amenèrent dans la chambre devant l’armoire à glace et me déshabillèrent jusqu’à mi-corps. Une grande et ancienne épée de chevalier à poignée en forme de croix était fichée dans mon dos jusqu’à la garde, mais de telle sorte que la lame s’était glissée avec une précision incompréhensible entre cuir et chair et n’avait pas provoqué de blessure. Il n’y avait du reste pas de plaie non plus à l’endroit du cou où elle avait pénétré ; mes amis m’assurèrent que la fente nécessaire au passage de la lame s’était ouverte sans le moindre épanchement de sang. Et quand, montés sur une chaise, mes amis retirèrent lentement l’épée, millimètre par millimètre, il ne vint pas de sang et la place ouverte sur le cou se referma, ne laissant subsister qu’une fissure à peine perceptible. « Tiens, voilà ton épée », me dirent mes amis en riant, et ils me la tendirent. Je la soupesai des deux mains, c’était une arme précieuse, il se pouvait fort bien que des croisés s’en fussent servis. Qui permet à d’anciens chevaliers de rôder dans les rêves ? Irresponsables, ils brandissent leurs épées, en percent d’innocents dormeurs et s’ils ne provoquent pas de graves blessures, c’est tout d’abord, sans doute, parce que leurs armes glissent sur les corps vivants, mais aussi parce que des amis fidèles se tiennent derrière la porte et frappent, prêts à vous porter secours.

 

            Franz Kafka, Œuvres complètes, tome II, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade,

traduit de l’allemand par Marthe Robert.

 

Je ris en pensant à l’affreux prof de français, qui, jadis, au cours de mes études secondaires, nous bassinait avec « le sens du texte » (malgré tous ses efforts, il n’a cependant pas réussi à me dégoûter de la littérature). Le sens du texte, proférait-il, d’abord le sens du texte, surtout le sens du texte, précisez le sens du texte : qu’a voulu dire l’auteur ? Emond, répondez ! Avec quel plaisir, je me précipiterais vers le passé lointain où sévissait ce gardien du sens pour lui glisser sous les yeux le petit récit de Kafka : « Quel est le sens de ce texte, Monsieur le professeur ? » Il froncerait les sourcils, plisserait le front, ajusterait ses lunettes, relirait encore minutieusement : « Cet écrivain est du genre obscur. Qui dites-vous ? Kafka ? Holà ! »

 

L’imagination kafkaïenne, dit Kundera dans les testaments trahis, court comme une rivière…

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Mes auteurs de chevet
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nicolas marchal 23/01/2013 21:39

Tu ferais une belle pièce avec un personnage tel que celui-là : l'horrible prof, en guerre avec tout ce que la littérature a de somptueux...

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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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