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12 février 2012 7 12 /02 /février /2012 22:09


On connaît la célèbre phrase de James Joyce : « L’Histoire est un cauchemar dont j’essaie de m’éveiller. » J’y ai pensé tout au long de ma lecture de Séfarade, le superbe livre d’Antonio Munoz Molina. Dix-sept récits à la fois indépendants et ne cessant portant de se croiser et de se faire écho, tant ils brassent et rebrassent le même thème : celui des déracinés, des êtres poussés sur les routes de l’exil et de l’errance, déportés, mis à l’écart, existences bouleversées ou ruinées par les grands événements qui ont déchiré l’Europe du XX° siècle, guerre civile espagnole, barbarie nazie et stalinienne.

Mais ce sont parfois aussi les histoires de ceux que l’auteur appelle des « exilés de proximité », forcés de quitter le lieu où ils vivent depuis toujours, juste pour aller s’installer (très mal) à la grande ville et qui ne s’en remettent pas ; ou des personnes atteintes d’une maladie mortelle et se découvrant soudain hors du monde.

 

Ou encore des histoires devenues, hélas, de plus en plus quotidiennes et qui nous concernent directement, nous citoyens frileux d’une Europe se transformant en forteresse. Séfarade a paru en Espagne en 2001 ; une dizaine d’années plus tard, le genre d’anecdote qui suit fait partie d’un drame aux dimensions devenues catastrophiques. Un couple et leur fils passent des vacances dans un hôtel au bord la mer, tout au sud de l’Espagne, face à la côte marocaine. Lisez donc :

 

Papillotements rapides de lumières dans le noir, au-delà de la longue bordure blanche des vagues qui se brisent sur le sable : à la nouvelle lune pullulent les longs bateaux rapides des contrebandiers de tabac et de haschisch, les barques remplies d’immigrants clandestins qui arrivent depuis l’autre côté, depuis la ligne plus sombre qu’est la côte d’Afrique. La contemplation esthétique est un privilège, et sûrement une falsification : la côte sombre et belle que nous regardons ce soir depuis la terrasse du restaurant, sur laquelle nous projetons des récits et des rêves, des aventures lues dans les livres, n’est pas celle que voient s’approcher d’eux ces hommes entassés dans des barques secouées par la mer, au bord du naufrage et de la mort dans des eaux plus ténébreuses que celles de n’importe quel puits, fugitifs à la peau sombre et aux yeux brillants, se serrant les uns contre les autres pour se protéger de la peur et du froid, pour ne pas se sentir aussi inaccessiblement loin des lumières de ce rivage dont ils ignorent s’ils pourront l’atteindre.

   La mer rejette certains d’entre eux, gonflés et livides, à moitié mangés par les poissons. Les autres, on les voit depuis la route, courant à travers champs, se cachant derrière un arbre ou se plaquant contre la terre nue, épouvantés et tenaces, cherchant en direction du nord le chemin de ceux qui ont précédé, héros harcelés d’un voyage que personne ne racontera. Alors qu’ils reviennent en voiture du restaurant vers l’hôtel, il y a deux jeeps de la Garde civile qui éclairent de leurs phares les dunes voisines de la route : le visage contre la lunette arrière, aussi excité que s’il regardait un film, le garçon regarde les gyrophares bleus qui tournent en silence et les silhouettes armées des gardes. Quel effet cela fait-il de se trouver à cet instant même, dans la nuit sans lune, trempé et haletant au fond d’un fossé ou dans une de ces roselières des marais, sans être personne, sans rien avoir, ni papiers ni argent ni adresse ni nom, sans connaître les routes ni parler la langue du pays pense-il plus tard, au lit, éveillé à côté de la femme qui dort en le tenant dans ses bras, fatigués tous les deux, satisfaits, à nouveau érodés par l’urgente âpreté de l’amour.


Antonio Munes Molina, Séfarade, Editions du Seuil, collection Points,

traduit de l’espagnol par Philippe Bataillon.

 

Ne passons pas trop vite, je vous prie, sur cette dernière phrase :

 

Quel effet cela fait-il de se trouver à cet instant même, dans la nuit sans lune, trempé et haletant au fond d’un fossé ou dans une de ces roselières des marais, sans être personne, sans rien avoir, ni papiers ni argent ni adresse ni nom, sans connaître les routes ni parler la langue du pays…

 

Une sorte d’encyclopédie de l’exil », dit de son livre Antonio Munoz Molina. J’en parlais hier à mon ami Jacques De Decker, lecteur attentif et infatigable de tout ce qui paraît d’important en littérature. Et lui aussitôt : « C’est certainement un des plus grands écrivains européens d’aujourd’hui. »

Séfarade : si ces dix-sept récits se passent dans un monde récent, le titre est un hommage à la centaine de milliers de Juifs, et peut-être davantage, expulsés d’Espagne en 1492 par le décret de l’Alhambra qu’édictèrent Isabelle et Ferdinand, les souverains très catholiques (le Portugal suivra en 1496).

 

Majoritairement issues de témoignages authentiques, mais parfois aussi simples fictions, ces histoires paraissent en fin de compte nous offrir un narrateur unique glissant subtilement d’un protagoniste à l’autre, passant tantôt par le je, tantôt par la troisième personne masculine ou féminine, tantôt même par le tu, comme dans le superbe récit intitulé Tu es :

 

Tu crois savoir qui tu es et en fait tu es soudain transformé en ce que les autres voient en toi, et, peu à peu, tu deviens plus étranger à toi même, et même ton ombre est ton espion qui te suit pas à pas, et de tes yeux tu vois le regard de ceux qui t'accusent, qui changent de trottoir pour ne pas te dire bonjour...

 

On rencontre aussi dans ce livre de grandes figures qui, après les avoir vécus, ont porté témoignage sur ces terribles événements qui ont balayé l’Europe du siècle passé : Primo Levi, Jean Améry, Evguénia Guinzbourg, auteurs d’ouvrages essentiels sur l’univers concentrationnaires ; Milena Jesenska, la compagne de Kafka, morte au camp de concentration de Ravensbrück ; Margarete Buber-Neumann, devenue dans ce camp l’amie de Milena, après avoir été sortie d’un goulag par la police stalinienne pour être livrée aux nazis ; et d’autres encore, aux destins si horriblement battus par le vent de l’Histoire…

 

Et l’on comprendra facilement que plane sur Séfarade l’ombre de Joseph K., le personnage du Procès de Franz Kafka, accusé sans jamais savoir de quoi on l’accuse, mis au ban de la société et finalement exécuté dans un fossé à l’écart de la ville. « Pourquoi ai-je été déclaré coupable ? », paraissent se demander tous les êtres rassemblés dans cette poignante mosaïque contée avec tant d’humanité. « Joseph K. qu’a inventé Franz Kafka dans les insomnies fébriles de la tuberculose, sans savoir qu’il formulait une prophétie exacte », ajoute Antonio Munoz Molina.

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Exil
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