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11 décembre 2010 6 11 /12 /décembre /2010 12:56

 

Le site du journal Libération nous offre aujourd’hui un document passionnant : une interview de Jorge Luis Borges réalisée en 1963 par Pierre Dumayet pour son émission « Lectures pour tous ». Vingt-trois minutes que je ne peux que vous recommander violemment…

http://www.liberation.fr/livres/06012804-l-album-des-ecrivains-borges-en-1964

 

Il faut écrire mystérieusement et prophétiquement, dit Borges. Quel programme, n’est-ce pas !

 

Je crois que si ce qu'on écrit exprime exactement ce que l'on veut écrire, cela perd de sa valeur ; il convient d'aller au-delà. C'est ce qui arrive avec tout livre ancien : on le lit au-delà de son intention. La littérature consiste précisément non à écrire exactement ce qu'on se propose mais à écrire mystérieusement ou prophétiquement quelque chose, au-delà de l'intention circonstantielle.

J.L. Borges et O. Ferrari, Ultimes dialogues, Editions de l’Aube

 

Un des commentaires les plus précis, les plus clairs et les plus intelligents sur la force narrative de l’auteur de Fictions me paraît avoir été écrit par Italo Calvino. Voici :

 

La dernière grande invention d'un genre littéraire à laquelle nous ayons assisté, nous la devons à un maître de l'écriture concise, Jorge Luis Borges, qui en s'inventant lui-même comme narrateur a trouvé son oeuf de Colomb : le moyen, veux-je dire, de dépasser le blocage qui l'empêchait encore, aux alentours de sa quarantième année, de passer de l'essai à la fiction en prose. Borges a eu l'idée de faire comme si le livre qu'il voulait écrire avait été déjà écrit — écrit par un autre, dans une autre langue, par un hypothétique auteur inconnu, appartenant à une autre culture — et de décrire ce livre hypothétique, de le résumer, d'en rédiger le compte rendu. La légende borgésienne veut que le premier et extraordinaire récit écrit selon cette formule, L'approche d'Almotasim, ait été pris, lors de sa publication en 1940 dans la revue Sur, pour une véritable recension du livre d'un auteur indien. De même, c'est un lieu commun de la critique que d'observer comment Borges, dans tous ses textes, dédouble ou démultiplie leur espace propre en évoquant d'autres livres, tirés d'une bibliothèque imaginaire ou réelle, et en faisant état de lectures classiques, ou érudites, ou tout bonnement inventées. Ce que je tiens davantage à souligner, c'est la manière qu'il a d'ouvrir sur l'infini en évitant toute congestion, grâce au plus cristallin des styles, au plus sobre, au plus aéré; c'est sa manière synthétique de raconter et son art du raccourci, d'où résulte un langage aussi précis que concret, dont le caractère inventif se traduit par la variété des rythmes, des mouvements syntaxiques, des adjectifs toujours inattendus et surprenants. Avec Borges naît, en même temps qu'une littérature à la puissance deux, une littérature vouée au calcul de sa propre racine carrée: une "littérature potentielle", pour employer une expression dont on devait user plus tard en France, mais qui s'annonce déjà dans Ficciones ; je songe aux projets de livres et aux formules qui auraient pu constituer l'œuvre d'Herbert Quain, ainsi que Borges appelle cet auteur hypothétique.

         Italo Calvino, Leçons américaines, Gallimard, coll. Folio.

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Mes auteurs de chevet
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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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