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5 juin 2012 2 05 /06 /juin /2012 00:06

 

Fringale, ces derniers jours, de poésie chinoise classique. J’ai sorti de ma bibliothèque les quelques volumes que j’en possède. Souvenir de Paul Willems, mon vieux maître et ami, le merveilleux écrivain qui en parlait si bien et si simplement. La poésie chinoise fut une des grandes découvertes de sa vie :

 

La poésie chinoise est toujours concrète et toujours très courte. Ce sont quelques notations qui se juxtaposent sans lien formel, une sorte de contact avec l’instant d’une intensité incroyable. Dans leur poésie, les Chinois parviennent à rassembler toute leur force d’attention pour saisir le moment dans ce qu’il a d’éternel. Et cette poésie reste éternelle précisément parce qu’elle saisit avec tant de force la chose qui arrive au moment même où elle arrive. Ce n’est jamais une démonstration, ce n’est jamais un mouvement de pensée.

 

            Le monde de Paul Willems, Labor, collection Archives du futur

 

Révérence à Li Po, ce grand poète du huitième siècle que Paul Willems aimait particulièrement. Ainsi ce poème, parmi mes préférés, et d’abord dans la traduction de Tch’en Yen-hia et Dieny que propose, toujours indispensable et toujours disponible (vite, procurez-la-vous, si vous ne l’avez pas !), l’Anthologie de la poésie chinoise classique publiée en 1962 par Paul Demiéville – un livre tant lu et relu par Willems que son exemplaire tombait en lambeaux :

 

LIBATION SOLITAIRE AU CLAIR DE LUNE

 

            Parmi les fleurs un pot de vin :

               Je bois tout seul sans un ami.

            Levant ma coupe, je convie le clair de lune ;

               Voici mon ombre devant moi : nous sommes trois.

            La lune, hélas, ne sait pas boire ;

               Et l’ombre en vain me suit.

            Compagnes d’un instant, ô vous, la lune et l’ombre !

               Par de joyeux ébats, faisons fête au printemps !

            Quand je chante, la lune indolente musarde ;

               Quand je danse, mon ombre égarée se déforme.

            Tant que nous veillerons, ensemble égayons-nous ;

   Et, l’ivresse venue, que chacun s’en retourne.

Que dure à tout jamais notre liaison sans âme :

   Retrouvons-nous sur la lointaine Voie Lactée !

 

            Paul Demiéville, Anthologie de la poésie chinoise classique

            Collection Poésie/Gallimard

 

Ce poème est un des poèmes de Li Po les plus traduits. J’en trouve, dans les volumes que je possède, quatre autres traductions. Je vous les transcris. (« Le chinois classique, dit l’auteur d’un site que je consulte parfois – http://www.paris-beijing.fr/ – est une langue subtile et ambiguë, qui permet de multiples traductions. (…) La poésie chinoise est comme un dessin dans les nuages... » )

 

D’abord celle-ci, un peu plus sobre et tout aussi ancienne (mais cette anthologie est plus difficile à trouver que la précédente) :

 

BUVANT SEUL SOUS LA LUNE

 

            Parmi les fleurs un flacon de vin.

            Je bois seul sans compagnon

            Levant ma coupe j’invite la lune,

Avec mon ombre nous voici trois.

            Bien que la lune ne sache pas boire

            Et que mon ombre ne sache que me suivre,

J’en fais mes compagnons d’un instant ;

Pour atteindre la joie il faut saisir le printemps.

Je chante, la lune se promène,

Je danse, mon ombre titube.

Avant l’ivresse nous nous réjouissons ensemble,

Quand je suis gris, nous nous séparons.

Ainsi je me lie à ces amis insensibles

Quand la lune m’attend dans le ciel.

 

            La poésie chinoise, anthologie traduite et présentée

 par Patricia Guillermaz, Editions Pierre Seghers 1957

 

Puis, cette autre :

 

IVRESSE SOLITAIRE AU CLAIR DE LUNE

 

            Une cruche de vin parmi les fleurs,

            Je bois seul sans compagnon     

Je lève ma coupe pour inviter la lune,

Avec mon ombre nous voici trois.

Or la lune ne sait pas boire,

Et l’ombre inutilement me suit.

Lune, ombre, compagnes d’un instant,

Joyeusement célébrons le printemps !

Je chante et la lune vacille,

Je danse et l’ombre s’affole.

Tant que nous sommes éveillés, réjouissons-nous !

L’ivresse venue, nous nous disperserons.

Puissent nos jeux insouciants durer à jamais !

Un jour, nous nous retrouverons sur la voie lactée.

 

            Li Bai (c’est une autre transcription française du nom de Li Po),

            Sur notre terre exilé, traduction de Dominique Hoizey, Coll. Orphée,

            La Différence, 1990.

 

Et celle-ci encore :

 

            Parmi les fleurs,

               une cruche de vin

            attend de bons copains

               et je suis seul.

            Levant ma coupe

               je convie la lune,

            avec mon ombre devant moi

               nous sommes trois.

            Bien que la lune

               ne sache pas boire,

            et que mon ombre

               en vain me suive,

            je me réjouis

               de fêter le printemps

            en cette compagnie d’un instant.

            Je chante

               et la lune zigzague,

            je danse et mon ombre titubante

               me tend les bras.

            L’esprit clair,

               que la fête batte son plein !

            Quand l’ivresse vient,

               que chacun aille son chemin !

            Liés à jamais,

                mes compagnons sans passion,

            sur la Voie lactée

               l’un l’autre

               nous nous attendrons.

 

                        Ferdinand Stoces, Le ciel pour couverture,

le terre pour oreiller.bvLa vie et l’œuvre de Li Po.

Picquier poche, 2006.

 

Ce dernier ouvrage, tout en comprenant de nombreux poèmes de Li Po, est une biographie de celui-ci, juste assez détaillée et parfaitement claire pour le lecteur occidental. Elle aurait passionné Paul Willems. Je l’ai lue avec grand plaisir et, bien évidemment, vous la recommande.

 

Allez, une dernière traduction pour la route. Sa charge poétique n’est certainement pas la moindre :

 

EN BUVANT SEUL SOUS LA LUNE

 

            Un pichet de vin au milieu des fleurs :

            Je suis seul à boire sans compagnon.

            Ma coupe levée, je convie la lune :

            Voici mon ombre, et nous sommes trois !

 

            La lune, hélas ! ne sait pas boire,

            Et mon ombre me suit sans comprendre.

            Amies d’un instant, lune et ombre,

            Débordons de printemps !

 

            La lune vacille à mon chant :

            A ma danse, l’ombre s’ébat.

            Dans la joie, nous veillons ensemble :

            Ivres, chacun s’en retourne.

 

            Amies inanimées de toujours

            Au Fleuve des Nues, prenons rendez-vous !

 

                        La montagne vide, Anthologie de la poésie chinoise III°-XI° siècle

                        Traduite et présentée par P. Carré et Z. Bianu, Albin Michel

                        Collection Spiritualités vivantes.

 

Ami lecteur, ce soir ou cette nuit, si le ciel est dégagé, munis-toi d’une ou deux bonnes bouteilles de vin et sors dans ton jardin, dans les bois ou dans la campagne. Porte un toast à la lune, regarde ton ombre avec amitié et ne te prive pas de la saveur du vin. Bientôt, à ton tour, tu me mettras à danser, tes pas se feront de plus en plus vifs et il ne te faudra pas attendre bien longtemps pour que la lune et ton ombre te suivent en tes cabrioles. Alors, sois en persuadé, le ciel s’entrouvrira et furtivement tu verras passer, « ses cheveux noirs en deux toupets ressemblant aux nuages », le grand Li Po lui-même qui te sourira. Comment ne pas croire, en effet, que ce merveilleux poète s’est transformé en l’un de ces immortels que révérait la tradition taoïste, ces immortels qui, devenus presque transparents, vivent dans les nuées ou au sommet des montagnes ? « Ceux qui ont les pupilles carrées ont plus de huit cents ans », écrit Ferdinand Stoces dans sa biographie. Peut-être, si le clair de lune est assez lumineux, pourras-tu même vérifier ce détail ?

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Poètes - poètes...
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commentaires

Elisabeth 05/06/2012 17:05

Ces traductions sont très différentes.
Je préfère de loin la deuxième,sobre,belle :un vrai clair de lune !
On devrait pouvoir lire dans l'original.

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