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24 janvier 2014 5 24 /01 /janvier /2014 13:53

 

 

Décès, début décembre 2013, de Jean-Luc Benoziglio. Ses fans, au premier rang desquels figure votre serviteur, l’appelaient Beno, son roman Beno s’en va-t-en guerre n’étant évidemment pas étranger à ce diminutif. L’écrivain vivait à Paris depuis longtemps. Il était né en Suisse, d’une mère italienne et d’un père turc. Autant dire, un de ces magnifiques « métèques » dont peut s’enorgueillir la littérature française…

 

Onze romans, publiés de 1972 à 2006. De tous les écrivains français que je connaisse, le seul, si l’on excepte Queneau, à avoir l’humour littéralement chevillé aux mots. A quoi s’ajoutait son sens aigu de l’autodérision. Ouvrez La boîte noire, un de mes préférés parmi ses livres ; dès les premières lignes, le style Béno vous saute au visage, reconnaissable à dix lieues à la ronde, joyeusement et savamment virevoltant et chaotique – phrases inachevées, ponctuation très personnelle, digression permanente, passage abrupt de la narration à la troisième personne au monologue, du présent au passé, du récit objectif à l’échappée fantasmatique :

 

   Vous voyez, dit le chauffeur de taxi en regardant sa montre, vous voyez on a mis tout juste quarante minutes alors que si on avait pris par l’autoroute du Sud croyez-moi on y serait encore et.

Il remercie le chauffeur et lui laisse un gros pourboire. Le chauffeur va boire le gros pourboire, une bière, un calva, une bière, et remettez-moi ça, un calva, une bière, il remonte un peu titubant dans son taxi et au premier embranchement, là-bas sur l’autoroute, ou du côté de la porte d’Italie, splaaash. Premier mort. Et première décision : cesser d’appeler « pourboires » les pourboires.

   Pardon ?, dit-il. Je disais : Vous allez loin comme ça ?, répète le chauffeur en lui tendant sa valise. Eh bien, dit-il, par là. Il fait un geste vague en direction d’un point cardinal. Ah bon, dit le chauffeur, comme s’il avait compris, comme s’il voyait clairement le pays et la ville, comme s’il y était né.

   Il empoigne sa valise de la main gauche en se demandant ce que bon dieu il a bien pu y mettre pour qu’elle soit si lourde, acheter quelque chose pour les enfants, cendrier en forme de tour Eiffel, ou le contraire. Et du parfum pour elle. Comment déjà son parfum ? Foutu nom impossible.

   Comme chaque fois, il oublie que la porte vitrée qui donne accès au rez-de-chaussée est une porte automatique. S’ouvre toute seule dès que le revers du pantalon coupe une lumière verte. Cellule photo-machin. De là à supposer que les touristes allemands vêtus de leurs curieux shorts en peau de bête ne peuvent pas pénétrer à l’intérieur, il n’y a qu’un pas que les touristes, Nein, ne franchissent pas, car, les choses étant ce qu’elles sont, un mollet allemand fait aussi bien l’affaire qu’un revers de pantalon autochtone.

   Comme chaque fois il tendit la main droite pour pousser la porte vitrée, qui, comme chaque fois, s’écarta d’elle-même au moment où il l’atteignait. Déséquilibre, fit dans le hall une entrée remarquée, convaincu que tout l’aéroport allait hurler de rire. Quand on ne sait même pas pousser la porte d’un aéroport, on ne prend pas l’avion. Mais, à sa connaissance, personne ne rit et il se releva aussi vite que possible, bénissant le ciel que sa valise ne se soit pas ouverte dans la chute. Il imaginait le rassemblement hilare autour de ses chaussettes rapiécées, sa vieille brosse à dents et ses chemises auxquelles la plupart des boutons manquaient. Brrr. Est-il possible de renier une valise sans que tous les coqs des environs ne se mettent à brailler ? Quand un avion s’écrase, on retrouve parfois des débris à plusieurs kilomètres à la ronde. Le comble du pathétique consistant à mettre la main sur le tronc mutilé d’une poupée dont la propriétaire, petite fille de quatre ans, a explosé dans l’accident et les journaux disent : ELLE NE JOUERA PLUS JAMAIS À LA POUPÉE ou NAVRANT DÉTAIL : LA POUPÉE DE MARY (4 ans) RETROUVÉE DANS LES DÉCOMBRES DE.

 

            Jean-Luc Benoziglio, La boîte noire, Editions du Seuil, collection Points

 

 Et toujours un narrateur ou un personnage central plus ou moins en perdition, plus ou moins paumé. Tableaux d’une ex, de ce point de vue, est un régal. Récit d’une liaison amoureuse qui sombre peu à peu, vacances problématiques du couple sur une île grecque, relations plus tendues encore, jusqu’au crash final, lorsque le narrateur s’installe chez son amie, surtout lorsqu’il est question de repeindre la petite maison, le narrateur en question (mon semblable, mon frère…) n’étant pas particulièrement doué pour les travaux manuels. Petit extrait de la savoureuse description des travaux de peintures en question par un soir de pluie :

 

   Se tournant le dos, lui au sommet d'un escabeau, elle juchée sur la table de cuisine recouverte de vieux journaux, ils font chacun face à leur propre mur. Entre eux deux, comme toute la nuit brûle l'ampoule d'un couloir de prison, la suspension en nacre des Philippines se balance au bout de son fil graisseux, projetant une fugitive flaque de lumière tantôt sur son mur à lui, tantôt sur son mur à elle. A sa droite à lui, à sa gauche à elle, la porte vitrée qui donne sur le petitjardin détrempé est secouée par les rafales de pluie et de vent. 

   – Merde, dit-il.

   – Quoi encore ?, dit-elle sans se retourner et continuant à faire aller son rouleau contre le mur.

Elle applique la peinture en longs rectangles parfaitement géométriques et sans la moindre bavure.

Il ne relève pas le « encore », il dit qu'il a dû foutre trop de peinture, qu'il y en a plein le manche du rouleau et qu'il en a plein les mains.

   – Eh bien essuie-le, dit-elle. Il y a un chiffon sur ma table. Elle a le ton uni de ceux qui ne veulent pas se mettre en colère. Ou s'adressent à des attardés mentaux.

   – Mmmm, dit-il.

Il dépose avec précaution le rouleau dans le récipient placé sur la dernière marche de l'escabeau, puis descend prudemment les quelques marches à reculons. Tu as bien avancé, dis donc, dit-il, s'essuyant les mains. A lui, il faut au moins trois minutes de tâtonnements avant chaque application du rouleau : ou bien il l'enduit de trop de peinture, déclenchant alors d'innombrables coulures qu'il s'efforce frénétiquement de résorber au risque de se foutre par terre, ou bien il n'en met pas assez et le cylindre tourne alors en quelque sorte à vide. Ça l'a fait repenser à l'histoire du type ivre qui croit taper des lignes impérissables, le chef-d’œuvre de sa vie, et s'aperçoit simplement au matin qu'il a oublié d'insérer une feuille dans la machine. 

Mmmm.

   De plus, les raccords lui posent chaque fois le problème de savoir où diable il s'était arrêté lors de l'application précédente ? Il n'en a le plus souvent qu'une idée très approximative et, plutôt que de courir le risque de laisser un trou béant, préfère enchaîner bien plus haut que nécessaire, enduisant ainsi certaines étendues du mur d'une deuxième couche involontaire qui fait aussitôt paraître pâles en comparaison, et inachevés, les endroits sur lesquels il n'a donné que la première couche de rigueur : il a donc tendance, au passage, à les recouvrir eux aussi d'une deuxième couche, laquelle, mordant largement sur les surfaces déjà dotées de deux couches, leur fait acquérir le fini d'une troisième couche alors, au regard duquel semblent négligés et bâclés les emplacements où le rouleau n'est passé qu'une ou deux fois, ce qui le pousse, presque malgré lui à… 

   – Toi, en revanche, dit-elle, on ne peut pas vraiment dire que tu mets les bouchées doubles.

Toujours debout sur sa table, elle s'est retournée, dans un bruit de journaux froissés, et contemple son mur à lui.

   – C'est que je m'applique, ma mie, dit-il.

Ses cuissesà demi nues sont tout près de sa bouche.

Elle fixe toujours son mur et lui demande ce qu'il essaie de faire : des effets de dégradé ? 

Non, fait-il avec un petit rire un peu confus. C'est juste que par moments je ne sais plus où...

   – Ouais, dit-elle. Et ce coin, là, en plein milieu, où il n'y a rien, c'est voulu ?

   Suivant la direction de son doigt et penchant la tête sur la gauche, puis sur la droite, il s’aperçoit qu’en effet il a laissé nu un carré d’une dizaine de centimètres de côté.

   – La lumière…, dit-il. Par instants, le nez contre ce foutu mur, je n’y vois plus rien et…

 

         Jean-Luc Benoziglio, Tableaux d’une ex, Editions du Seuil

 coll. Fictions & Cie

 

Parfois, souvent, presque toujours, l’écriture de Bénoziglio se fait proliférante, et, tout en suivant avec jubilation les vagues successives de l’histoire souvent tragi-comique qui nous est racontée, on se retrouve bien vite immergé dans une somptueuse mer de mots, avec son écume, ses tourbillons, ses courants brusques et inattendus. L’écrivain fantôme, long récit chaotique des démêlés d’un « nègre » avec la dame qui lui fait écrire les mémoires au bas desquelles elle apposera sa signature, est sans doute, de ce point de vue, le livre où le romancier s’en donne le plus à cœur joie. Voyez donc (et remarquez, par la même occasion, comment le récit commence par ce que l’on appelle du « style indirect libre », puis comment apparaît, dans une parenthèse, le narrateur-témoin auquel tout au long du livre le nègre raconte son histoire et comment aussitôt cette parenthèse intègre un dialogue indirect entre ce narrateur et le personnage) :


Jusqu'alors, pourtant, il avait été partait, irréprochable : Mes hommages Madame Quel temps radieux (me racontant même qu’il s'était longtemps interrogé pour savoir si « Maître » avait un équivalent féminin – quant à en faire sa Véritable maîtresse, ce qui, selon moi, aurait résolu le problème, il s'était récrié : Cette vieille sorcière ? –, optant en définitive pour un simple Madame, mais qu'il, comment dire renforçait, ennoblissait en quelque sorte, en coiffant le chef du second « la » d'un lourd huit-reflets circonflexe : Madâme) Quand vous voudrez Madame je suis à votre disposition Si vous voulez bien me permettre cette suggestion Madame ne pensez-vous pas que cette charmante anecdote serait mieux à sa place au chapitre un ? Mais qu’à cela ne tienne Madame je sais combien ce travail est astreignant : voulez-vous que je revienne demain ? (me disant : Trois jours, vous comprenez, trois jours de suite elle m’a fait le même coup, trois jours de suite j'ai traversé toute cette foutue ville avec ma saleté de barda, bus et métro – vous vous imaginiez qu’ils me remboursaient le taxi ? –, trois jours de suite je suis arrivé chez elle à dix heures pile, Soyez là demain à dix heures très précises », trois jours de suite son valet de chambre, avec sa dégueulasse façon de me traiter de haut et d'opposer son Médèème à mon Madâme, m'avait «fait savoir par l’entrebâillement de la porte qu’elle n'était pas en état de me recevoir aujourd’hui, Voulais-je bien revenir demain à la même heure, trois jours de suite je me suis mordu la langue – et il exhibait une langue en effet meurtrie et sanguinolente – pour ne pas faire de commentaires sur cette cuite particulièrement carabinée, d'habitude elle parvenait à dessoûler dans la nuit, enfin : plus ou moins, parce qu'il arrivait, certains matins, qu'elle ait la voix si pâteuse que, rentré chez moi après l'entretien, j'avais toutes les peines du monde à comprendre ce qu'elle avait raconté dans mon micro, dites : vous imaginez un peu ça, dites, vous me voyez attablé seul dans ma cuisine, avec cette foutue pendouillante ampoule sans abat-jour qui sert de punching-ball aux mouches et aux papillons de nuit, vous voyez l'appareil posé sur un coin de la toile cirée, ronronnement du moteur à l'arrêt, et cette odeur d'huile chaude, et mon pouce qui enfonce une touche, et alors, s'élevant dans la pièce, cette voix, je ne sais à quoi la comparer, cette voix de sous-maîtresse de bordel, quand vient l'aube blafarde et que, la gorge rauque de trop de mauvais champagne, de trop de cigarettes – de trop de pipes ? – de trop de rires forcés et de râles simulés, elle demande à la patronne la permission de se rendre à la messe de six heures ?, vous voyez, vous entendez, cette voix petit à petit prenant possession de la cuisine, comme le ferait, je ne sais pas, la fumée de quelque chose cramant dans le four, et puis vous me voyez, moi, assis en face de cette voix, la laissant d'abord aller, la laissant se dérouler, au propre et au figuré, cherchant maladroitement la méthode idéale pour tenir en même temps, dans la même main, un stylo et un verre de gros rouge, sans risquer naturellement –son rire sans joie –de confondre l'un et l'autre, de boire l'encre du stylo en imbibant de pinard le manuscrit sous prétexte d-e corriger une coquille et, qu'est-ce que je disais ?, ah oui : laissant donc parfois la bande se dérouler jusqu'à la fin de l'entretien, jusqu'au moment où succédait à la voix de la sous-maîtresse une voix que je mettais quelques secondes à reconnaître, et qui était pourtant la mienne, car plus le temps passait, plus il m'arrivait d'utiliser, pour l’interroger, d'anciennes bandes auxquelles, il y a longtemps, quand j'y croyais, j'avais confié d’impérissables monologues, des pans entiers de chapitres à mettre un jour à jour, mais va te faire foutre, et les pans entiers s’effondraient sous les coups de gueule de Madame, et les impérissables monologues périssaient, s’effaçaient, au fur et à mesure que prenaient forme les insanités crachouillées dans mon micro par Sa Seigneurie…

 

         Jean-Luc Benoziglio, L’écrivain fantôme, Editions du Seuil

 coll. Fictions & Cie

 

Souvent aussi, ou la plupart du temps, la chronologie du récit est très vite sens dessus dessous (retours en arrière, bonds temporels en avant – analepses et  prolepses, comme on dit savamment à l’université). Dans une bonne partie des romans, ce sont même plusieurs récits qui s’entrelacent. Ainsi dans Le midship : le roman commence par une petite fille qui, dans un parc public, tient sur l’eau d’un bassin un voilier en réduction ; surgit un garçon qui pousse le jouet hors de portée de la fillette ; et nous voici transportés sur l’océan, non plus en compagnie de l’enfant (l’histoire de celle-ci continuera plus loin par épisodes) mais d’un midship (c’est le plus jeune officier sur un bateau), chargé d’une mission aussi macabre que saugrenue :

 

« Oh non », répéta la petite fille, toujours à plat ventre sur le bord du bassin. Elle resta quelques secondes parfaitement immobile, la main droite tendue en avant, les deux jambes parallèles au-dessus du sol, le buste et le visage se reflétant à la surface de l’eau. Son équilibre était maintenant si fragile et précaire qu’il semblait qu’une seule goutte de pluie, par exemple, qui serait tombée sur le sommet de son crâne aurait suffi à la faire basculer en avant.

   Le voilier, toutes voiles dehors, fonçait droit devant lui. On aurait dit un de ces vaisseaux fantômes (hollandais ou non) dont tout l’équipage a été massacré par les pirates, ou décimé par le scorbut, et qui continuent néanmoins leur course folle d'un océan à l'autre. Jusqu'au jour, en tout cas, où.

   Alors le canot de sauvetage accoste, une échelle de corde est lancée, un jeune midship monte à bord, my god, dit-il, quelle puanteur, il sursaute car un squelette un peu disloqué est étendu près de la barre, sa position est assez curieuse, le midship avise d'autres squelettes, tous dans des positions assez curieuses, il comprend qu'un affreux drame a dû se jouer là, lequel il ne sait pas, le vent fait gémir les haubans, le midship, frissonnant un peu, descend à l'intérieur du navire, le long de la coursive les portes battent, il en pousse une, des rats se faufilent entre ses jambes, c'est la salle à manger, quelques squelettes encore sont attablés devant des cafés au lait durcis et du pain un peu vert, my god, répète le midship, qui déteste le porridge, il se hâte de quitter la pièce, se retrouve dans la coursive, pousse une autre porte (« je veux un rapport détaillé, a dit son capitaine, explorez partout, de la soute au grenier », « au grenier ? » a demandé le midship, « au grenier », a répété le capitaine, et le midship a pensé qu'à la première occasion il faudrait flanquer le vieux à fond de cale, pour déficience mentale), par rapport à son capitaine, la position du midship est assez curieuse, il pousse une autre porte, c'est une sorte de dortoir, ouf : pas de cadavre en vue, mais pourtant que ça pue, my god, que ça pue, au fond de la cabine il y a une armoire (bêtement cette phrase, rappelle au midship ses premières leçons de français), par acquit de conscience, le midship ouvre l'armoire et recule horrifié car l'armoire grouille de squelettes, un instant en équilibre instable, comme s'ils s'appuyaient encore au battant de la porte, les squelettes dégringolent maintenant dans un grand fracas de, le midship ne sait pas de quoi, il est rare, dans la vie courante, qu'on puisse comparer le bruit que fait quoi que ce soit avec celui que font douze squelettes (le midship a compté les crânes) tombant d'une armoire, est-ce que douze têtes signifient forcément douze corps, le midship, soudain, n'en jurerait plus, ce foutu navire en détresse tangue exactement comme n'importe quel autre et le midship retient son cœur entre ses dents, je pourrais prendre douze tibias comme quilles et avec les douze crânes, difficile de faire tenir un tibia debout, les tibias, sans lesquels l'homme ne tiendrait pas debout, ne tiennent pas debout, ça ne tient pas debout songe le midship, et puis qu'est-ce qu'ils foutent dans l'armoire tous ces cons, peut-être s'y sont-ils réfugiés (mais pour fuir quelle menace ?) ou alors on les a entassés là-dedans, mais qui et pourquoi ?, les autres squelettes étaient à leur place, eux, et le midship se dit qu'en revenant il fera bien de regarder si rien ne traîne dans le four de la cambuse (ah, vieux singe, tu veux un rapport détaillé) parce qu'on ne sait jamais, le bateau grince de plus en plus et brusquement le midship aimerait entendre chanter un grillon, d'ailleurs, tibias ou non, il est pratiquement impossible de jouer aux quilles sur un bateau à moins qu'il ne soit encalminé, je dois trop lire de Dickens se dit le midship, qui n'en a jamais lu une ligne, quand le capitaine lui a ordonné d'être volontaire pour explorer le navire en détresse, le midship était plongé dans une revue pornographique, il revoit la femme aux hautes bottes noires, jambes largement écartées…

 

    Jean-Luc Benoziglio, Le midschip, Editions du Seuil


Hmmm... (comme aimait écrire Benoziglio), mieux vaut arrêter là la citation… On l’aura compris, il y a aussi dans tous ses livres une présence obsédante de la mort mais toujours évoquée sur un ton très pince-sans-rire, et cela dès son premier roman Quelqu’unbis est mort, consacré au décès d’un (de son) père : je me rappelle avoir lu ce livre d’une traite à sa publication, fasciné par cette façon de raconter un enterrement de traviole (l’expression était de Pierre-Henri Simon, rendant compte de l’ouvrage dans son feuilleton du Monde).

  

Cette narration déjantée et cet humour très noir, Benoziglio les utilise tout autant quand il jette sur les événements du monde un regard des plus désabusés : Beno s’en va-t-en guerre évoque très largement la guerre civile à Chypre et l’on voit défiler dans Le jour où naquit Kary Karinaky plusieurs autres théâtres sanglants de la seconde moitié du XX° siècle. L’Histoire, également, le passionnait et ses romans sont truffés d’allusion à de nombreux personnages ou moments-clés des siècles passés. Louis Capet, suite et fin, le dernier roman qu’il nous a laissé, est ce que l’on appelle une uchronie (fiction qui réécrit l’Histoire en modifiant un événement du passé) mais, on s’en doute, une uchronie particulièrement drolatique : Louis XVI a pu se réfugier en Suisse, dans le petit village protestant de Saint-Saphorien…

 

Annonçant le décès de l’écrivain, le Nouvel Observateur a reproduit une notice biographique que Benoziglio avait lui-même rédigée en 2003 :

 

Il a publié, en une trentaine d’années, onze romans dont l’un a obtenu un prix et les autres de jolis succès d’estime, c’est-à-dire que le nombre de critiques à en recommander chaleureusement la lecture toutes affaires cessantes a été égal ou supérieur au nombre de lecteurs ayant effectivement suivi de si chaleureuses recommandations toutes affaires cessantes.

Dans l’intervalle, sollicité un jour de laisser photographier le dessus de son bureau, ou sa housse de couette, pour un ouvrage s’appelant «Intérieurs d’écrivains», il a demandé pourquoi l’on ne reproduirait pas plutôt une radio de ses poumons, vus aux rayons X ? Devant le peu de succès rencontré par sa proposition, il a compris alors qu’en la matière un solide sens du compromis valait beaucoup mieux qu’un prétendu sens de l’humour. Depuis, avec des hauts et des bas, il s’efforce de faire avec.

 

 

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