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15 novembre 2011 2 15 /11 /novembre /2011 14:54

Poursuivi avec un plaisir intense ma relecture de La vie mode d’emploi de Georges Perec (voir mon billet du 9 novembre). Plaisir aussi de trouver sur le net des sites particulièrement intéressants consacrés à cet écrivain disparu il y a près de 30 ans (en 1982, alors qu’il allait avoir 46 ans). A découvrir surtout, pour La vie mode d’emploi, le site http://escarbille.free.fr/, qui reprend le fameux « cahier de charge » que Perec avait mis au point pour la rédaction de son roman et où sont exposées en détail l’organisation d’ensemble et toutes les contraintes formelles que l’auteur s’était imposées : c’est vertigineux. Que de passionnés de cette œuvre l’on rencontre également (voir, par exemple, http://jb.guinot.pagesperso-orange.fr/pages/saturations.html ) !

 

Vous n’avez pas lu encore La vie mode d’emploi ? N’hésitez pas, procurez-le-vous sans attendre. Ne serait-ce que pour sa galerie de personnages aussi étonnants que magnifiques et la façon dont Perec les construit : peu ou pas de notations d’ordre psychologique ; le personnage pérequien prend corps essentiellement à partir du récit de ses aventures ou de ses faits et gestes quotidiens (que vient compléter la description minutieuse de son physique et son environnement) ; ici, le narratif règne en maître, nous sommes promenés dans du romanesque à l’état pur : vies surprenantes (que de passionnés de tout ordre au fil de toutes ces pages !) ; aventures inattendues, sinon incroyables ; brusques apparitions d’événements dramatiques ; séquences burlesques ; rencontres inopinées ; invraisemblables projets menés, souvent jusqu’à l’échec final, avec une détermination sans faille…

 

Tel le projet de Bartlebooth, qui demande un jour au peintre Serge Valène de lui donner des leçons d’aquarelle (j’ai mentionné déjà ces deux personnages essentiels du roman). Voici ce qui est dit au chapitre XXVI de la façon dont Bartlebooth décide d’organiser son existence ; le passage est un des plus connus de La vie mode d’emploi mais je ne résiste pas à l’envie de le reproduire ici :

 

   Imaginons un homme dont la fortune n'aurait d'égale que l'indifférence à ce que la fortune permet généralement, et dont le désir serait, beaucoup plus orgueilleusement, de saisir, de décrire, d'épuiser, non la totalité du monde - projet que son seul énoncé suffit à ruiner - mais un fragment constitué de celui-ci : face à l'inextricable incohérence du monde, il s'agira alors d'accomplir jusqu'au bout un programme, restreint sans doute, mais entier, intact, irréductible.

    Bartlebooth, en d'autres termes, décida un jour que sa vie tout entière serait organisée autour d'un projet unique dont la nécessité arbitraire n'aurait d'autre fin qu'elle-même.

   Cette idée lui vint alors qu'il avait vingt ans. Ce fut d'abord une idée vague, une question qui se posait - que faire ? -, une réponse qui s'esquissait : rien. L'argent, le pouvoir, l'art, les femmes, n'intéressaient pas Bartlebooth. Ni la science, ni même le jeu. Tout au plus les cravates et les chevaux ou, si l'on préfère, imprécise mais palpitante sous ces illustrations futiles (encore que des milliers de personnes ordonnent efficacement leur vie autour de leurs cravates et un nombre bien plus grand encore autour de leurs chevaux du dimanche), une certaine idée de la perfection.

   Elle se développa dans les mois, dans les années qui suivirent, s'articulant autour de trois principes directeurs :

 

    Le premier fut d'ordre moral : il ne s'agirait pas d'un exploit, d'un record, ni d'un pic à gravir, ni d'un fond à atteindre. Ce que ferait Bartlebooth ne serait ni spectaculaire ni héroïque ; ce serait simplement, discrètement, un projet, difficile certes, mais non irréalisable, maîtrisé d'un bout à l'autre et qui, en retour, gouvernerait dans tous ses détails la vie de celui qui s'y consacrerait.

 

    Le second fut d'ordre logique : excluant tout recours au hasard, l'entreprise ferait fonctionner le temps et l'espace comme des coordonnées abstraites où viendraient s'inscrire avec une récurrence inéluctable des événements identiques se produisant inexorablement dans leur lieu, à leur date.

   Le troisième, enfin, fut d'ordre esthétique : inutile, sa gratuité étant l'unique garantie de sa rigueur, le projet se détruirait lui-même au fur et à mesure qu'il s'accomplirait ; sa perfection serait circulaire : une succession d'événements qui, en s'enchaînant, s'annuleraient : parti de rien, Bartlebooth reviendrait au rien, au travers des transformations précises d'objets finis.

 

      Ainsi s'organisa concrètement un programme que l'on peut énoncer succinctement ainsi :

   Pendant dix ans, de 1925 à 1935, Bartlebooth s'initierait à l'art de l'aquarelle.

   Pendant vingt ans, de 1935 à 1955, il parcourrait le monde, peignant, à raison d'une aquarelle tous les quinze jours, cinq cents marines de même format (65 X 50, ou raisin) représentant des ports de mer. Chaque fois qu'une de ces marines serait achevée, elle serait envoyée à un artiste spécialisé (Gaspard Winckler) qui la collerait sur une mince plaque de bois et la découperait en un puzzle de sept cent cinquante pièces.

    Pendant vingt ans, de 1955 à 1975, Bartlebooth, revenu en France, reconstituerait, dans l'ordre, les puzzles ainsi préparés, à raison, de nouveau, d'un puzzle tous les quinze jours. A mesure que les puzzles seraient réassemblés, les marines  seraient « retexturées » de manière à ce qu'on puisse les décoller de leur support, transportées à l'endroit même où - vingt ans auparavant - elles avaient été peintes, et plongées dans une solution détersive d'où ne ressortirait qu'une feuille de papier Whatman, intacte et vierge.

   Aucune trace, ainsi, ne resterait de cette opération qui aurait, pendant cinquante ans, entièrement mobilisé son auteur.

 

            Georges Perec, La vie mode d’emploi, Hachette

 

Evidemment, croisant le chemin d’autres personnages, butant sur des obstacles imprévus, la réalisation de ce projet finira par prendre du plomb dans l’aile. Comme celle de nombreux autres protagonistes de La vie mode d’emploi, cette histoire est un modèle scénaristique de tout premier ordre : mise en place d’un sujet étonnant, parcours d’épreuves, rebondissements, coups de théâtre ; j’imagine bien un professeur de scénario ou d’art narratif organisant tout son enseignement en se centrant sur cet incomparable roman.

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Personnages
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