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9 mars 2011 3 09 /03 /mars /2011 16:39


Il y a des romans que l’on voudrait avoir écrit soi-même ou du moins en avoir eu soi-même l’idée maîtresse, tant elle vous nourrit, vous fait rêver, vous illumine de l’intérieur. En ce qui me concerne, ce seraient par exemple : Le cavalier suédois de Leo Perutz, Le baron Bagge d’Alexander Lernet-Holenia, Le détournement d’Alexis Gayo, le livre des illusions de Paul Auster, Chambre obscure de Vladimir Nabokov, l’oiseau Toc de Wolfgang Hildesheimer… Autant de fictions aussi excitantes pour l’imagination que d’une écriture presque magique.

 

Le roman que je viens de lire, Epépé, du romancier hongrois Ferenc Karinthy (1921-1992), fait partie de ces livres-là. Emmanuel Carrère, qui préface la traduction française, termine celle-ci en disant : « Ce qui me paraît absolument certain, c’est que Perec aurait adoré Epépé. » Et sans doute Kafka avant lui, qui, à l’évidence, y aurait retrouvé quelque chose de son propre univers. Imaginez plutôt : un linguiste hongrois se rend à un congrès à Helsinki ; une erreur d’avion le fait débarquer dans un pays inconnu, on le pousse hors de l’aéroport, le voici dans un car, puis dans un hôtel au centre ville, il se retrouve dans une queue, il y a plein de monde autour de lui, il ne comprend rien de ce qu’on lui dit, il est bousculé de toutes parts, au guichet on lui prend son passeport, on change sans rien lui demander les dollars qui s’y trouvent glissés en monnaie locale qu’on lui remet avec la clé d’une chambre... Il ne sait où il est, veut questionner, dire que, protester, mais impossible, il ne saisit pas le moindre mot, cette langue ne ressemble à rien de tout ce qu’il connaît en fait de langues (et il en connaît un tas), même les caractères sont complètement différents de ce qu’il a pu voir durant sa vie de linguiste ; tout au long du livre, dans cette ville où s’agite une foule énorme, nulle part n’apparaîtra la moindre inscription qu’il puisse déchiffrer et personne ne parlera autre chose que ce langage dont, malgré tout son savoir professionnel, il ne parviendra à découvrir le moindre mécanisme – juste une seconde d’espoir : dans une station de métro il croisera un homme qui tient à la main une vieille revue théâtrale en… hongrois ; le temps qu’il réalise ce qu’il vient de voir, d’essayer de rattraper l’homme, celui-ci aura disparu. De Budaï – c’est le nom du protagoniste – le roman raconte l’errance, la quête, la tentative de survie mentale et physique malgré l'impossibilité de quitter la cité tentaculaire, voire même la relation amoureuse qu’il esquissera : je n’en dis pas plus, allez-y voir, découvrez ce qui lui arrive page après page, c’est passionnant et nous questionne fameusement sur le moi, sur son rapport aux autres et aussi sur son rapport à la multitude – page après page, tout en suivant Budaï, si solitaire pourtant, dans l’univers surpeuplé dont il ne parvient pas à s’échapper, je n’ai cessé de me rappeler que la planète vient de passer le cap de 7 milliards d’habitants.

 

C’est aux Editions Denoël, traduit du hongrois par Judith et Pierre Karinthy. Je suis sûr que le souvenir de ce roman me restera longtemps dans un coin de la tête. Il y a d’ailleurs gros à parier que, d’ici quelque temps, je le relirai... 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Exil
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commentaires

nicolas marchal 10/03/2011 20:06


... Encore un livre à découvrir ! Ton blog est une mine... Un somptueux enfer de Dante...


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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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