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Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
Non ? Alors, procurez-vous sans délai ce roman magnifique, plongez-vous dedans, et, si on
ose vous déranger pendant votre lecture, écriez-vous, à l’instar du personnage-lecteur auquel s’adresse le bon Italo Calvino aux premières pages de Si par une nuit d’hiver un voyageur : Qu’on ne me dérange sous aucun prétexte ! Je suis occupé ! Aux abonnés
absents ! Inconnu au bataillon tout l’après-midi ! Qu’on s’adresse ailleurs ! Qu’on fasse comme si je n’étais pas là ! Urgence ou pas urgence ! Et surtout, pas de bruit
je vous prie ! J’ai horreur du bruit quand je lis ! Baissez-moi cette musique ! Ayez la courtoisie d’enlever vos godillots et vos claquettes et de chausser des pantoufles ! Et
si une quinte de toux vous menace, de grâce allez tousser dans la rue ! Et loin de ma fenêtre ! Je lis La tactique katangaise de Nicolas Marchal ! Vous avez bien entendu : La tactique katangaise de Nicolas Marchal ! Allez d’ailleurs le faire savoir aux voisins. Il me serait
insupportable qu’ils ne l’aient pas lu eux aussi dans les jours à venir et que je ne puisse en converser avec eux. Allez, allez donc leur parler, et sur le champ ! Cela vaudra mieux que de
me regarder bouche bée. Dites-leur, à ces voisins : lisez La
tactique katangaise de Nicolas Marchal. Dites-le-leur du ton le plus
convaincu. Plus vite que ça ! Déjà que vous avez mis ma lecture en retard ! Il est des livres qu’il faut lire dès leur publication. Séance tenante. Quand l’encre est à peine sèche. Des
livres dont plus tard, bien plus tard, lorsque l’on est devenu bien vieux, le soir à la chandelle, on doit pouvoir dire fièrement et en bombant un torse un peu rabougri par les ans : ce
livre-là, j’en fus un des premiers lecteurs ; certes, je l’ai relu bien des fois tout au long de ma longue existence mais jamais je n’oublierai le plaisir que m’a provoqué sa découverte, les
horizons qu’elle m’a ouverts, les joyeuses pensées qu’elle a suscitées en moi, l’avidité avec laquelle je tournais les pages, mes éclats de rire au détour de lignes particulièrement rigolotes et
comment, ma lecture à peine terminée, j’ai aussitôt recommencé à lire le roman depuis la première page. Et dans votre testament déposé chez le meilleur notaire du coin où, scrupuleusement, vous
aurez réparti votre fortune à chaque membre de votre nombreuse descendance, vous aurez indiqué, souligné en rouge à l’attention de chacun deux : n’héritera qu’après avoir prouvé qu’il a
lu La tactique katangaise ! Lu et bien lu, hein, pas superficiellement ! Il s’agira de l’interroger
minutieusement pour s’en assurer ! Que se passe-t-il de particulier à la page 113 ? Qu’est-ce que la méthode de la « toile d’araignée » ? Pensez-vous que Marie et Cynthia
se connaissaient ? Détaillez votre réponse, faites preuve d’arguments intelligents. Dessinez un plan détaillé des galeries de la Citadelle de Namur et indiquez par où passent les personnages
dans leur course folle. Plus d’autres questions qu’il n’est pas question de révéler, de façon à ce que les neveux, petits-neveux et arrières-petits-neveux en attente d’héritage n’aient pas la
tâche trop facile. Et toujours à l’instar du personnage-lecteur auquel s’adresse le bon Italo Calvino aux premières pages de Si par une nuit d’hiver un voyageur, emporté par l’élan de tout ce que vous venez de dire déjà, vous poursuivez en direction de tous
les habitants de votre immeuble, attirés par l’éclat vos paroles comme les navigateurs ulysséens par la voix des sirènes et qui à présent s’agglutinent devant votre porte et tendent l’oreille
pour mieux vous entendre : D’ailleurs, même si vous êtes en train de lire un autre livre et même un chef-d’œuvre, même un de ces livres sublimes que je vous ai recommandés, dont je vous ai
dit que vous deviez absolument le lire et sans attendre, eh bien, même ce livre, même s’il s’agit d’un chef-d’œuvre, fermez-le illico presto et ouvrez La tactique katangaise, car il importe que tout le monde ici lise le plus vite possible La tactique katangaise. Non, non, je ne vous prêterai pas mon exemplaire, à quoi pensez-vous ? Vous voyez bien
qu’il n’est pas question que je m’en sépare ! Allez en chercher un chez le libraire du coin, courez-y tant que le livre n’est pas épuisé, c’est publié aux Editions la Muette, un éditeur de
premier choix. Tant qu’à faire, prenez-en plusieurs, offrez-le à vos amis et qu’ils fassent de même ! Dix, vingt, trente personnes lisant La tactique katangaise dans le même wagon du métro, voilà qui aurait de la gueule ! Et maintenant,
silence absolu, m’entendez-vous ? Je me replonge dans La tactique
katangaise ! Entrelacement de quatre monologues de plus en plus
délirants, une narration quasi policière qui se développe par le seul fait de la paranoïa des personnages, une écriture qui fouille au plus profond des folles obsessions qui nous traversent
quotidiennement et que nous n’osons nous avouer. De l’amour ! du désir ! du remords ! de la jalousie ! de la volonté de pouvoir ! de la séduction ! de la
haine ! oui, tous les grands sentiments enveloppés dans l’élan de raisonnements sans bornes et dans le comique de la plus fabuleuse dérision : vous rirez de ces personnages, sans
comprendre peut-être que vous riez en même temps de vous-mêmes mais je n’en dirai pas plus, vous voyez bien que je perds un temps précieux à vous parler de ce roman alors que ce temps doit être
consacré à la lecture de ce précieux roman, alors restons-en là, je vous prie, mes bons amis…