Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
12 octobre 2012 5 12 /10 /octobre /2012 15:51

 

Le petit écran… A vrai dire, très souvent plus si petit que ça et même parfois grand, très grand, sinon carrément gigantesque...

 

Voici à son propos, ou plutôt à propos du spectacle du monde qu'elle nous renvoie, quelques textes au hasard de mes lectures récentes - n’hésitez pas à en communiquer d’autres du même registre, on trouverait facilement de quoi faire une petite anthologie.

 

D’abord, un superbe passage de Regarde la vague, le roman de François Emmanuel :

 

Et dans l’ombre de la pièce voisine, face à l’énorme masse de Juan, le mari de Lili, le rectangle lumineux de la télévision faisait défiler ses images saccadées, indifférentes à la joie ambiante, ses éternelles images d’incendies, d’avions larguant des trombes d’eau de leurs soutes, de pompiers repartant à l’assaut du feu, de riverains en colère, de forêts calcinées, fantomatiques, séquences suivies d’autres séquences, aux compositions invariables, aux lancinantes réitérations, à présent les restes de l’hôtel de luxe dévasté l’avant-veille par un attentat, long plan balayant une foule de manifestants en colère, interview d’un touriste en maillot, torse nu le long d’une piscine et dont on devinait le propos martial : nous ne changerons pas notre mode de vie, ultime posture de l’héroïsme, reprise à l’identique par des hommes en costume gris sortant de limousines, se serrant la main sur des seuils, lisant un texte face aux micros, avant que ne les balayent d’autres images, cent fois vues, revues et pourtant obsédantes, pans de banquise qui s’effondrent, villes envahies par l’eau grise, baraquements de tôles emportés comme fétus par la tornade, un homme souriant dépose un bulletin dans une urne, des activistes en keffieh brûlent le drapeau étoilé, pointent au ciel le canon de leur Kalachnikov, et ainsi pour chaque livraison journalière cette geste sanglante qu’ils donnaient pour le réel du monde, l’histoire en marche du monde, cette actualité remâchée des mêmes dépêches d’agences, servies d’une langue à l’autre par les mêmes propos alarmistes, les mêmes images de mort, reproduites à l’infini pour des millions de regards, emplis et vidés par ses images, sans autre mémoire de celles-ci que celle d’une longue et morbide fascination, une mélopée, un bercement de chocs répétés, corps en pleurs, corps en colère, corps en charpie, rafales de corps absorbés dans le puits noir de l’amnésie, comme le vieux Juan qui ne reconnaissait plus personne, grimaçait maintenant sans raison et que Lili attachait au fauteuil avec des sangles à un mètre à peine de l’écran afin qu’il se tienne tranquille, se repaisse de ces images, cesse enfin de marmonner.

 

            François Emmanuel, Regarde la vague, collection Points.

 

Dans un enchaînement qui la vide de tout sens, la vue d'une société en débris. Et dire que celui qu’on attache ici devant l’écran, de toute manière, a perdu l’entendement…

 

Ensuite, cette histoire que raconte Gabriel Ringlet au seuil de Ma part de gravité  :

 

   Il n’était pas dangereux, vraiment pas, mais il délirait quelquefois – de-lira –, il sortait du sillon. Et, en prison, on ne les aime pas beaucoup ces sorties-là, elles font encore plus peur que l’évasion. Ainsi, dans sa folie, il réclamait la télévision. Savait-il ce qu’il demandait ? Depuis son enfermement, au réfectoire, au préau, il entendait parler de télévision. L’obsession le rendait nerveux. Il en faisait une idée fixe. Chaque jour, depuis plusieurs semaines, il insistait, suppliait : Qu’on me l’installe, s’il vous plaît !

   Un soir, des gardiens lui annoncent qu’ils vont satisfaire sa demande, qu'il va l’avoir sa fenêtre magique et, de fait, ils entrent un peu plus tard dans la cellule accompagnés d’une petite table et d’un poste : un vrai téléviseur avec de vrais boutons. Il rayonne. Comme chez un enfant qui découvre enfin le jouet espéré depuis si longtemps, l’émerveillement éclate sur son visage. Il s'assied au bord du lit et regarde l’écran. Quel écran ? Il n’y a pas d'écran. Il n’y a pas de verre, pas de mire. Pour se moquer, les gardiens lui ont offert une carcasse de télévision, un trou avec du plastique autour. Il demande à la faire marcher. On lui dit : «Un moment, il manque quelque chose. » Un surveillant revient avec des photos collées sur des cartons découpés à la dimension de l'écran. On lui explique qu’il doit fixer lui-même les images dans la boîte, une à une, et que c'est ça, la télévision. Il le croit. Il le fait. Il place une image, s’assied, il la contemple, pendant des heures parfois. Il arrive même qu’il la laisse plusieurs jours. Et puis il met une autre image, il passe la série, recommence. Il a enfin la télévision dans sa cellule, comme tout le monde. « Heureux les yeux qui voient ce que vous voyez ! » (Luc 10, 23)

   Cette histoire véridique, le directeur d’un établissement pénitentiaire me l’a racontée. Nous parlions de son métier, des détenus, des gardiens... et voilà qu’il me dit : « Un jour, dans une prison... » Comment entendre ce défoulement fou ? Pourquoi s'en prendre ainsi au plus pauvre parmi les pauvres ? Mais ce n’est pas la pointe de la parabole. Je sais bien la tension derrière les barreaux, la surpopulation, l’insécurité, la peur, et il arrive que l'un ou l'autre s’égarent. Je vois aussi les étincelles d'humanité, le courage de certains agents. Non, c’est la fin de l’histoire qui m’a retourné. Au milieu de l'ivraie, parmi les épines, cette fleur de folie qui déplace la folie et vient m’interroger à l`intérieur de mes propres terres : que signifie la télévision ? Et quel est son pouvoir jusque dans la cellule de mon salon ?

 

            Gabriel Ringlet, Ma part de gravité, Albin Michel

 

Et encore, ces fulminations de Christian Bobin – extraites d’un chapitre de L’inespérée intitulé « le mal » – mais il faut lire ce petit livre dans sa totalité, on en sort ébroué et recentré :

 

La télévision, contrairement à ce qu’elle dit d’elle-même, ne donne aucune nouvelle du monde. La télévision c'est le monde qui s'effondre sur le monde, une brute geignarde et avinée, incapable de donner une seule nouvelle claire, compréhensible. La télévision c'est le monde à temps plein, à ras bord de souffrance, impossible à voir dans ces conditions, impossible à entendre. Tu es là, dans ton fauteuil ou devant ton assiette, et on te balance un cadavre suivi du but d'un footballeur, et on vous abandonne tous les trois, la nudité du mort, le rire du joueur et ta vie à toi, déjà si obscure, on vous laisse chacun à un bout du monde, séparés d'avoir été aussi brutalement mis en rapport – un mort qui n'en finit plus de mourir, un joueur qui n'en finit plus de lever les bras, et toi qui n'en finis pas de chercher le sens de tout ça, on est déjà à autre chose, dépression sur la Bretagne, accalmie sur la Corse. Alors. Alors qu'est-ce qu'il faut faire avec la vieille gorgée d'images, torchée de sous ? Rien. Il ne faut rien faire. Elle est là, de plus en plus folle, malade à l'idée qu'un jour elle pourrait ne plus séduire. Elle est là et elle n'en bougera plus. Un monde sans images est désormais impensable. Il y aura toujours des jeunes gens dynamiques pour la servir, pour faire la sale besogne à ta place, à la place de tous les autres, au nom de tous les autres. Il faut laisser le bas aller jusqu’au bas, laisser la décomposition organique du monde se poursuivre. C'est vers la fin déjà, ça va vers sa fin, il ne faut rien toucher à l'agonie en cours, ne surtout pas réparer ce qui se détraque – autant mettre du fond de teint sur les joues cireuses d'une morte. Laisser proliférer les images aveugles : quelque chose vient par en dessous, quelque chose vient à notre rencontre. Il y a dans la douleur une pureté infatigable, la même que dans la joie, et cette pureté est en route dessous les tonnes d’imaginaire congelé. En attendant, les images vraies, les images pures de vérité trouvent asile dans l'écriture, dans la compassion de solitude de celui qui écrit, Velibor Čolić, par exemple. Un écrivain yougoslave, il ne fait pas de belles images, il dit ce qu'il voit, c’est aussi simple que ça. Il dit une chose qui se passe à Modriša, en Bosnie-Herzégovine, le 17 mai 1992. Il la dit comme une chose éternelle. Il voit dans la singularité d'un lieu et d`un acte l'éternel du monde depuis ses débuts de monde : ainsi tu peux lire sans que le courage s'en aille, sans que tu te dises à quoi bon, ainsi tu donnes à la phrase le temps de s'écrire, à la douleur du monde le temps d'entrer dans ton esprit pour y délivrer son sens. Tu lis…

 

            Christian Bobin, L’inespérée. Gallimard, Collection Folio.

 

Et Bobin de citer alors le récit sobre et douloureux que fait Velibor Čolić du meurtre barbare d’une famille tzigane par des soldats serbes et de commenter la « parole juste » que trouve l’écrivain pour apporter ce témoignage... 

 

Pour terminer – mais j’aurais pu commencer par eux –, ces quelques mots, extraits du magnifique Producteur de bonheur de Vladimír Mináč, qui date de 1964 (pas si vieux que ça, à l’époque, le petit écran qui, d’ailleurs, l’était encore, petit…) :

 

Je voulais m'acheter un téléviseur.

Un téléviseur !, s'épouvanta Frantisek Ojbaba. Une prison domestique. De la colle pour les mouches ! Tu t'y colles et tu es collé. La fin. Voilà qui fait la preuve du sous-développement de ton âme, mon camarade !

           

Traduit du slovaque par Maja Polackova et Paul Emond, Editions Maelström

 

Ne vous inquiétez pas : avec Mináč, on est dans la satire, le trait est évidemment forcé. La télévision, ce n'est tout de même pas "de la colle pour les mouches" ! Où irait-on ?

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by paulemond.over-blog.com - dans Thèmes
commenter cet article

commentaires

nicolas marchal 16/10/2012 12:28

Et les belles pages de "Dans la bataille pense à moi" sur ces films qu'on regarde la nuit, le son coupé...

Leo Beeckman 13/10/2012 21:07

Sans oublier "La Télévision" de Jean-Philippe Toussaint qui parle de tout, TV éteint.

Présentation

  • : Le blog de Paul Emond
  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
  • Contact

Recherche

Archives