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3 novembre 2012 6 03 /11 /novembre /2012 12:00

 

 

L’écrivain mexicain Alvaro Uribe (homonyme de l’ancien président colombien) a consacré un petit livre à trois auteurs latino-américains parmi les plus importants et qui lui sont chers, Borges, Cortázar et Rulfo. En plus de remarques brèves mais très aiguës sur l’œuvre de chacun d’entre eux, il évoque les occasions où il a pu les rencontrer et, à propos de Cortázar, une scène quelque peu insolite lors de son enterrement au cimetière du Montparnasse. Je cite assez longuement car la bonne compréhension de cette scène demande qu’on lise aussi le récit de ce qui la précède :

 

 Je ne sais toujours pas laquelle de ces deux émotions fut la plus intense quand j’appris sa mort : le regret d’avoir gaspillé tant d’occasion d’approcher une personne exceptionnelle ou la tristesse de savoir que plus jamais je ne lirais un nouveau livre de Cortázar. La nouvelle s’était répandue en quelques heures. Moi, je l’appris par un appel téléphonique qui me réveilla à neuf heures du matin.  A moitié endormi, je compris que l’enterrement avait lieu à onze heures. Peut-être ai-je pensé fugacement que Cortázar était totalement indifférent à ces solennités mais je me suis plutôt concentré sur le fait que nous avions à peine le temps de nous préparer et de courir au cimetière. J’emploie le pluriel parce que, en ce mois de février 1984, j’étais déjà marié et que V. H., un ami qui aujourd’hui, de façon inexplicable, vit en Autriche, était arrivé le soir précédent pour passer une semaine à Paris avec mon épouse et moi.

   Je dois à la vérité de dire qu’à cette époque elle ne s’entendait pas très bien avec V. H. Il n’est pas utile d’expliquer en quoi le triangle que nous formions involontairement s’ajustait ou s’opposait au triangle isocèle formé par le vieil ami, la jeune épouse et le mari incapable de délimiter les territoires. Il suffira de signaler que les motifs inavoués de la tension s'étaient matérialisés dans nos relations personnelles avec les chats. Pour résumer, je dirai qu’ils étaient indispensables à ma femme depuis l'enfance, que, depuis l'enfance, ils provoquaient chez V. H. une allergie incontrôlable et qu'ils m'étaient indifférents depuis toujours. La résultante de ces forces centrifuges fut qu'elle acheta un chat avec ma bénédiction mais que, de sa propre initiative, elle garda une pièce de notre appartement perpétuellement fermée pour que V. H. puisse nous rendre visite sans trop souffrir. Habilement, je caressais 1'animal en présence de mon épouse et je l’ignorais avec ostentation quand j'étais seul avec mon ami. Aujourd’hui, je connais mieux les hommes, les femmes et les chats et je sais qu'alors je ne trompais que moi-même.

   Ce jour-là nous découvrîmes que notre système de sécurité avait une faille. J’ai déjà dit que V. H. était arrivé à Paris la veille. Comme il est de tradition entre deux vieux amis qui ne se sont plus vus depuis longtemps, nous bûmes jusqu’à l’ignominie. Ma femme, sans nous accompagner à l`excès, assista jusqu'au bout de notre conversation à bâtons rompus. Quand le téléphone sonna à neuf heures le lendemain aucun de nous n`avait l'esprit clair. Ni elle ni moi, qui avions fait notre toilette les premiers, ni notre hôte qui se promenait à moitié nu pendant que nous prenions un café, personne ne se rendit compte que la serviette que V. H. avait choisie sans nous consulter et qui l’enveloppait maintenant à moitié, était restée pendant plus d’un mois dans un coin du débarras où le chat faisait la sieste.

   C'était une de ces matinées d'hiver, intéressantes à observer de la fenêtre d’une pièce avec chauffage central mais horribles pour s'exposer aux intempéries, au cours de laquelle il n'y a pas un seul nuage dans le ciel, la lumière est si brillante qu’elle ressemble à de la glace pure et le soleil grelotte dans une sorte de blancheur intemporelle. Il faisait je ne sais combien de degrés sous zéro. Le souffle des nombreuses personnes rassemblées au cimetière Montparnasse se congelait à l'instant même où il sortait des bouches. Les joues et les nez avaient rougi sous le froid. Tandis que nous rejoignions la foule qui suivait le convoi funèbre, je remarquai que le visage le plus rouge était celui de V. H. La serviette saturée de poils de chat faisait son effet. Les éternuements et les larmes incontrôlables de l’allergie avaient commencé.

   Le cortège s'arrêta devant la tombe simple où, quelques années auparavant, on avait enterré Carol Dunlop, la dernière femme de Cortázar. je distinguai sa première épouse protégée par la foule, la deuxième flanquée de quelques fidèles, presque tous les artistes et écrivains latino-américains de Paris que je connaissais, plusieurs intellectuels français, le spectaculaire ministre de la Culture Jack Lang. Des dizaines de photographes et de journalistes sans caméras luttaient contre une multitude de curieux pour être témoins des rares actions. Quand les employés de pompes funèbres eurent terminé de descendre le cercueil, une file serrée se forma pour dire un dernier adieu au défunt. La poussée de la foule nous sépara. Ma femme et moi nous restâmes loin des veuves et autres personnalités qui présidaient la cérémonie. V. H., plus préoccupé par son allergie que par l’ordre de preséance, émergea du tumulte aux côtés de Jack Lang.

   Des projecteurs que je n’avais pas vus s'allumèrent au moment où le ministre s'inclinait pour déposer une fleur sur le cercueil. Derrière lui, criblé de flashes, V. H. pleurait à chaudes larmes. L'allergie gonflait son visage. Dieu sait d’où il avait sorti un mouchoir dont il essuyait ses larmes et dans lequel il se mouchait bruyamment. Je pense qu'il ne savait pas ce qu`il faisait. Il semblait absorbé, concentré sur le malaise qui l’étouffait. Il ne se rendit pas compte que des cameramen, se méprenant sur sa souffrance spontanée, oubliaient la douleur officielle de Jack Lang et se mettaient à le filmer, lui. Il ne remarqua pas non plus que les autres assistants le regardaient avec compassion et attendaient respectueusement qu'il reprît contenance. V. H., en larmes, avait usurpé sans le vouloir le rôle de parent principal de cet enterrement.

   Mon tour arriva enfin. Si l’expression consacrée dans ces cas-là signifie une forme réfléchie du chagrin, je crains de n'avoir pas su me recueillir devant la tombe de Cortázar. Je me dispersai plutôt. J'aurais dû évoquer l'homme extraordinaire qui disparaissait dans le néant. J’aurais dû me rappeler l'une de tant de ses pages que j’avais lues avec ferveur. Mais je pris à peine le temps de contempler le cercueil. Un autre spectacle plus voyant me distrayait. Dans un sentier contigu au cimetière, V. H. était entouré de gens. Il pleurait toujours mais avec moins d'intensité peut-être. De temps en temps, il frottait encore son visage altéré avec son mouchoir. Je vis un quinquagénaire barbu et déguenillé, en qui je crus reconnaître un lamentable poète centraméricain, lui taper sur l’épaule. Je vis une femme minuscule et surmontée d’un énorme chapeau noir, en qui je reconnus sans aucun doute possible une redoutable narratrice mexicaine, s’étirer pour l’enlacer. Surpris par l’attention dont il était l`objet, V. H. se laissait consoler.

   Je compris que l'allergie se calmait et j’allai, avec ma femme, sauver V. H. des crédules qui lui présentaient leurs condoléances. Aucun de nous trois, dans le taxi qui nous ramenait à la maison, n'eut l'idée de mentionner « De la conduite à adopter dans les veillées funèbres ». Mais je sais que nous pensions tous à la même chose. Dans cette nouvelle il est démontré une fois pour toutes que la mort est une habitude ridicule. Seul un fameux pourrait croire que les cronopes la prennent au sérieux. De son éternité, qui n'a aucune raison de se confiner dans les livres, Julio Cortázar apprécie certainement que nous soyons sortis de son enterrement morts de rire.

 

            Alvaro Uribe, L’autre moitié, Editions La lettre volée, coll. Palimpsestes

 

Je reviendrai prochainement sur Cronopes et Fameux, un des livre de Cortázar qui m’ont le plus enchanté Juste cet extrait, pour vous mettre en appétit, si d’aventure vous ne connaissiez pas encore ce livre magnifique :

 

La photo était floue

 

Un Cronope sur le point d’ouvrir la porte de sa maison met la main dans sa poche et, au lieu d’en retirer ses clefs, il en sort une boîte d’allumettes, et voilà notre Cronope qui se désole et se prend à penser que s’il trouve des allumettes à la place de ses clefs, c’est peut-être que le monde s’est soudain déplacé et ce serait horrible de trouver son portefeuille plein d’allumettes et le sucrier plein d’argent et le piano plein de sucre et l’annuaire du téléphone plein de musique et la penderie pleine d’abonnés et le lit plein d’habits et les vases pleins d’autobus. Comme il pleure notre Cronope, comme il pleure et se lamente, il court se regarder dans une glace mais comme la glace est légèrement de biais, ce qu’il voit c’est le parapluie de l’entrée et ses craintes se confirment, il tombe à genoux et sanglote en joignant ses petites mains sans savoir pourquoi. Les voisins, des Fameux, accourent pour le consoler, mais il se passe des heures avant que le Cronope ne sorte de son désespoir et accepte une tasse de thé qu’il regarde et examine longuement avant de la boire, des fois qu’à la place de la tasse de thé il y aurait une fourmilière ou un livre de Paul Bourget.

 

Julio Cortázar, Cronopes et Fameux, Editions Gallimard, coll. Folio,

traduit de l’espagnol par Laure Bataillon

 

 

 

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commentaires

nicolas marchal 07/11/2012 22:39

"la mort est une habitude ridicule"... quelle magnifique expression...

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