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18 septembre 2016 7 18 /09 /septembre /2016 21:09

 

Plus de neuf mois que j’ai délaissé ce blog. J’y reviens.

 

D’abord signaler la superbe exposition en cours de Maja Polackova, Slovakia mea, aux Ecuries de Waterloo jusqu’au 6 octobre (308, chaussée de Bruxelles, ouvert du mardi au dimanche, de 14 à 18h, tél. 02 354 37 85).

 

 

L'image dans le tapis

 

 

Puis, transcrire ici quelques lignes d’un roman que je suis en train de lire et que je trouve des plus fascinantes. Merci à l’ami et au superbe romancier qu’est Xavier Hanotte de m’avoir dit dans une conversation récente son attachement à cet écrivain que je ne connaissais pas : Marcel Brion. Nous parlions d’auteurs trop peu connus ou carrément oubliés, alors que leur œuvre est cent fois supérieure à certaines de celles qui font l’actualité. « Lis La ville de sable, tu m’en diras des nouvelles. », m’a dit Hanotte. (En contrepartie, puisque nous évoquions des auteurs flirtant avec le fantastique, je lui ai vivement recommandé la lecture du Baron Bagge de l’autrichien Alexander Lernet-Holenia.)

 

Je me suis donc procuré La ville de sable. Ne cherchez pas ce livre dans une librairie. Publié chez Albin Michel en 1959, réédité en livre de poche en 1976, il est épuisé depuis longtemps. A trouver, avec un peu de chance, chez les bouquinistes ou sur internet.

 

Vous rappelez-vous l’allégorie, figurée par une image à jamais dissimulée dans un tapis, de la signification secrète que contient toute grande œuvre littéraire ? Dans la fameuse nouvelle d’Henry James, L’image dans le tapis (ou Le motif dans le tapis, selon les traductions) un écrivain fait savoir à un critique que celui-ci a manqué le plus important de son roman, son secret, qui s’y trouve comme « un motif compliqué dans un tapis persan ».

 

Mais c’est bien davantage qu’un secret littéraire qui est suggéré dans le petit passage que j’extrais de La ville de sable. C’est tout un monde énigmatique et fabuleux qui risque d’aspirer celui qui contemple le tapis. Lisez, relisez cette description somptueusement écrite, laissez-vous peu à peu imprégner par elle. Peut-être, à l’instar du narrateur de La ville de sable, en recevrez-vous également le contrecoup « jusque dans le cœur » :

 

« C'était la couleur de ce tapis, d’abord, qui m'avait attiré, cette harmonie riche et étrange de jaune, de pourpre et de brun. Ces couleurs se heurtaient doucement, avec un choc léger, dont on recevait le contrecoup jusque dans son cœur. Elles étaient en même temps énergiques et exquises, avec une plénitude fruitée, et, par endroits, une densité presque métallique. Elles faisaient penser à l’automne, aux eaux mortes, aux feuilles sèches, aux grappes. Tous les sens participaient à la joie de les posséder. On les faisait fondre dans sa bouche, on les froissait sous ses doigts. Et puis, cela sentait l’ambre, le silex, l’herbe brûlée.

 

Je ne remarquai le dessin que plus tard, mais à partir du moment où j'y appliquai mon attention, je ne vis plus autre chose. On songeait d’abord à un jardin, on en suivait les allées et les ruisseaux, on s’arrêtait sous les kiosques fleuris de plantes grimpantes, on mouillait ses mains sous un jet d’eau. La promenade était dirigée avec un sens parfait de la hâte et du repos. Il y avait des coins d’étangs devant lesquels on ne pouvait faire autrement que s’arrêter pour voir nager des poissons courbes comme des hameçons ou aigus comme des fers de lance ; des parterres de losanges couleur de terre brûlée qui étaient des plantes rares, et de singuliers peignes blonds qui étaient des peupliers agités par le vent.

 

D'abord on voyait ce jardin, et puis ce jardin vous rappelait un visage, et ce visage lui-même se dérobait derrière un masque, une visière, une grille. Les parterres devenaient ensuite des lettres et les poissons des chiffres. La promenade bifurquait vers la solution d’un problème qui s’effaçait derrière ses inconnues. Une géométrie sévère durcissait les contours, l’interrogation algébrique raidissait les formes. Tout ce qui était là faisait allusion à ce qui n’y était pas, en parlait à mots couverts, par symboles et par allégories. On aboutissait ainsi à la fable mystique, à l’équation, au rébus. Si l’on s’y laissait prendre, on s’apercevait, après quelque temps, que le jardin avait été placé là comme un appeau à la lisière d’un piège, où l’on allait tomber si l’on ne reculait pas brusquement, au risque de bousculer des passants qui vous regardaient, alors, avec étonnement, et défroissaient la manche de leur robe qu’ou avait serrée trop fort.

 

Je ne crois pas que ce piège ait été disposé là uniquement pour moi. N'importe qui devait y trébucher, à moins que l’habitude ne l’ait mis en garde contre ce genre de tentations. L’invite était d’abord aimable et courtoise, puis les griffes se refermaient, et si l’on ne s’en délivrait pas à temps, peut-être s’enfonçait-t-on à son tour dans cet abîme de laines multicolores, était-on métamorphosé à son tour en poissons-hameçons ou en poissons-fers de lance. Je suppose que beaucoup de promeneurs sans méfiance ont été transformés ainsi en poissons, ou en arbres, selon les désirs secrets de leur cœur, avant de remarquer la trappe ouverte sous leurs pas. »

     

Marcel Brion, Le ville de sable, Le livre de poche

 

Je me replonge dans ma lecture...

 

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Published by Paul Emond - dans Thèmes
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lambinet marie d 19/09/2016 18:42

Merci d'avoir repris ton blog en main. Merci aussi pour les beaux commentaires du livre qui me fait déjà rêver.
A bientôt

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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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