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25 juin 2015 4 25 /06 /juin /2015 15:21

 

Je relis pour la énième fois un des plus beaux monologues de théâtre que je connais, Ismène du grand poète grec Yannis Ritsos. La sœur d’Antigone y est à présent une vieille femme. Elle s’adresse à un jeune officier dans ce qui est peut-être une dernière tentative de séduction mais qui se veut surtout l’affirmation d’un plaisir de vivre, et ce malgré les événements tragiques qui ont ensanglanté la célèbre famille dont elle est la seule survivante. Voyez cet extrait :

 

« Les morts, vous savez,

prennent toujours beaucoup de place – aussi petits

            et insignifiants soient-ils,

ils grandissent d’un coup et remplissent toute la maison. On n’a

            bientôt plus

un seul coin à soi.

(…)

Parfois, je m’arrête devant un miroir,

et je me peigne les cheveux. La glace entière

est pleine de leurs corps. Ce n’est qu’au-dessous de leur aisselle,

quand ils ouvrent leurs bras énormes comme pour m’empêcher

            de passer,

que j’aperçois par instants, rejeté dans un coin, un petit

            morceau de mon visage,

ou l’un de mes deux yeux comme si j’étais borgne. Sur les

            marches de l’escalier,

tous les matins, je retrouvais les empreintes poussiéreuses

de leurs pieds nus, et agrandis. C’était difficile

de monter ou de descendre sans leur marcher dessus.

                                               Jusqu’à ce qu’un jour,

j’entende notre nouveau jardinier monter quatre à quatre

            les escaliers  –

« madame, madame, les œillets ont fleuri », criait-il,

hors d’haleine,

on aurait presque dit qu’il allait pleurer. Ses cheveux

            dégouttaient,

fraîchement mouillés. C’était le mois de mai. Alors je descendis

            les marches.

 

Et en effet, les œillets avaient fleuri. Le jet d’eau était là, un

            peu plus loin.

nous sortîmes les cages des canaris sur le banc du jardin,

lavâmes leurs petites soucoupes, leur mîmes de l’eau fraîche et

            du chènevis,

et déjeunâmes sous les arbres. Il commençait à faire chaud.

Je mis un œillet dans mes cheveux. Le pain avait un goût de

            vivre.

 

            Yannis Ritsos, Le mur dans le miroir suivi de Ismène,

            Gallimard, traduit du grec par Dominique Grandmont

 

 

Sur Antigone, si différente, son contraire presque, le jugement d’Ismène est sévère mais serein :

 

« Mais ma sœur croyait tout régler avec ses il faut et ses il ne faut pas, on aurait dit qu’elle annonçait cette religion future

qui sépara le monde en deux (en ici et en au-delà), qui sépara le corps de l’homme en deux, répudiant tout ce qui était

            au-dessous de la ceinture.

(…)

Sa seule idée,

c’était mourir. Et maintenant je dis : sachant

qu’il n’y avait pas moyen de l’empêcher, plutôt que d’accepter

la mort,

jour après jour, telle qu’elle est, pour prix d’une vieillesse

           ingrate et stérile, elle préféra

aller à sa rencontre, la provoquer même, au nom

d’une grandeur d’âme insolente et trompeuse, en faisant

           de la peur

qu’elle avait d’elle-même et de vivre un héroïsme, en déguisant sa propre mort, inéluctable, en une immortalité facile,

oui, oui, facile, malgré tout son aveuglant éclat. Comment

           a-t-elle pu le supporter, mon dieu,

elle qu’un rien faisait se mettre en colère tant elle avait peur,

           elle toujours terrorisée

devant la nourriture, devant la lumière, devant les couleurs, devant l’eau fraîche et nue ? »

 

 

Le beau personnage que cette Ismène recréée par Ritsos ! Aucun désir de gloire, de célébrité, chez ce dernier rejeton de la grande dynastie des Labdacides ; aucun héroïsme ; rien que le besoin d’une douceur d’être, d’une paisible présence à l’instant :

 

« Jamais la peur ne m’a quittée qu’ils ne m’assoient un jour

           sur le trône.

Il faut avoir quelque chose à fuir pour rechercher les honneurs,

           soi-même ou, plus encore,

les hommes et la vie. Je n’aurais pas du tout aimé

être célèbre, n’avoir plus d’ombre et ne serait-ce qu’un endroit,

            quelque part,

où rester seule, pouvoir lentement retirer mes sandales,

et jouer, que sais-je, avec les clefs de mes tiroirs d’une main

            insouciante

que le laisserais pendre en dehors de mon lit. »

 

 

Vieille, recluse en sa chambre, Ismène médite longuement aussi sur le temps qui a passé. Apparaît alors une très belle image du corps, un corps devenu pareil à une vieille habitation. Une image qui résonne d’autant plus fort qu’elle me renvoie à un court fragment narratif de Kafka qui m’a toujours beaucoup impressionné. Lisons-les à la suite :

 

Ritsos :

 

« (…) Quelque part ici,

            au fond de moi, peut-être,

il y a un long couloir étranglé, sans lucarnes,

sans lanternes, sans portes, – il ne mène nulle part. Il sent la planche pourrie, la poussière, le moisi, les cafards, le temps

révolu.

Des hommes passent sans rien dire, emportant des chaises

brisées,

de grands caissons de bois, des tableaux, des miroirs très anciens – »

 

Kafka :

 

« Tout homme porte une chambre en lui. C’est un fait qui peut même se vérifier à l’oreille. Quand un homme marche vite et qu’on l’écoute attentivement, la nuit peut-être, tout étant silencieux alentour, on entend par exemple le brimbalement d’une glace qui n’est pas bien fixée au mur. »

 

            Franz Kafka, Œuvres complètes II, Bibliothèque de la Pléiade,

            Traduit de l’allemand par Marthe Robert

 

 

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Published by Paul Emond - dans Personnages
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commentaires

lanuitdutemps 28/06/2015 00:00

Magnifique, vraiment magnifique... Merci pour ce très bel hommage.

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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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