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11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 14:54

 

Ionesco rapporte cette anecdote :

 

« Arts Theatre avait représenté La Leçon, dans une mise en scène de Peter Hall, d’abord plus que réticent. Il me dit, après avoir lu le texte anglais : "Mais, votre traducteur est idiot." (C’était Donald Watson.) Cela se passait, je crois, vers 1954. "Vous n’avez tout de même pas écrit que votre personnage – le professeur de La Leçon – tue quarante élèves par jour depuis vingt ans. – Non, répondis-je à Peter Hall, ce n’est pas mon traducteur qui est idiot, c’est moi. En effet, le professeur de La Leçon tue quarante élèves par jour depuis vingt ans." Peter Hall en fut ahuri. Je tâchai de lui expliquer qu’il y avait, dans La Leçon, une sorte d’humour noir, macabre, fantaisiste au plus haut degré. Bien qu’à peine convaincu, il accepta de mettre en scène La Leçon… "Mais", me dit-il, "je vous en prie, apportez une petite modification, s’il vous plaît : votre professeur ‘tuera’ seulement quatre élèves par jour, quarante, c’est trop." J’acceptai. Et c’est ainsi que, dans la version anglaise, le professeur tue depuis vingt ans, non pas quarante, mais seulement quatre élèves par jour. »

 

            Eugène Ionesco, La quête intermittente, Gallimard, 1987

 

Après lecture de cette histoire quelque peu confondante, on se demandera, bien sûr, ce que le metteur en scène avait compris du théâtre d’Ionesco.

 

On se demandera peut-être aussi pourquoi, selon ce même metteur en scène, un professeur qui tue quatre enfants par jour pendant vingt ans ne peut pas en tuer quarante par jour pendant ces mêmes vingt ans. Difficulté d’approvisionnement ? Fatigue ? Où se situe donc exactement l’impossibilité, l’invraisemblance ?

 

A moins que le metteur en scène ne se soit dit que, pour chaque enfant tué, le professeur a besoin du temps que met la pièce pour se dérouler, soit quatre-vingt-dix minutes environ ? Dans ce cas, en effet, si le professeur a aisément la possibilité de tuer quatre enfants par jour (cela lui prend six bonnes heures à tout casser), il lui faudrait, par contre, soixante heures pour tuer quarante enfants : impossible donc (je suis toujours la pensée très mathématique du metteur en scène) de commettre autant de meurtres au quotidien…

 

Tant qu’à faire, on pourrait également se demander si ce n’est pas la célèbre étiquette « théâtre de l’absurde », si bien accolée à Ionesco, qui est absurde ; et si ce théâtre – à commencer par La Leçon – ne fait pas preuve au contraire d’un formidable réalisme dans sa façon de faire écho à aux atrocités et à la bêtise démesurée du monde.

 

Je joue sur les mots ? Oui, bien sûr…

 

 

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Published by Paul Emond - dans Mes auteurs de chevet
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commentaires

Gavard-Perret 06/11/2015 11:03

Ionesco est scandaleusement oublié au nom de considérations qui ne sont même pas d'obédiences théâtrales ou littéraires.

nicolas marchal 12/05/2015 08:41

C'est une belle histoire, un peu ionesquienne, à sa manière. Le pauvre a dû méditer longtemps sur les malentendus qui font le succès...

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