Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
22 novembre 2014 6 22 /11 /novembre /2014 14:29

 

 

Replongé dans Marelle, le formidable roman de Julio Cortázar, je tombe sur ces lignes au chapitre 100 :

 

 « – Tu pourrais te dispenser d’emmerder, grogna Etienne qui semblait l’avoir reconnu tout de suite. Tu sais qu’à cette heure-ci je travaille comme un fou.

    – Moi aussi, dit Oliveira. Je t’ai appelé parce que justement pendant que je travaillais, j’ai fait un drôle de rêve.

    – Comment, pendant que tu travaillais ?

   – Oui, vers trois heures du matin. J’ai rêvé que j’allais à la cuisine, que je cherchais du pain et que je m’en coupais une tranche. C’était pas un pain comme ceux d’ici, c’était un pain français comme ceux de Buenos Aires qui n’ont rien de français, mais qu’on appelle ainsi. Imagine un pain plutôt rond, très clair, avec beaucoup de mie. Un pain parfait pour y étendre du beurre et de la confiture, tu comprends.

    – Je sais, dit Etienne, j’en ai mangé du comme ça en Italie.

    – T’es pas fou, ça n’a rien à voir ! Un jour, je te ferai un dessin pour que tu comprennes. Imagine un poisson très large et court, quinze centimètres à peine, mais bien rond au milieu. C’est le pain français de Buenos Aires.

    – Le pain français de Buenos Aires, répéta Etienne.

   – Oui, mais tout ça se passait dans la cuisine de la rue de la Tombe-Issoire, avant que je n’aille chez la Sibylle. J’avais faim et j’ai attrapé le pain pour couper une tartine. Alors, le pain s’est mis à pleurer. Oui, bien sûr, c’était un rêve mais n’empêche, le pain pleurait quand j’enfonçais le couteau. Un pain français tout ce qu’il y a de banal et il pleurait. Je me suis réveillé avant de savoir ce qui allait se passer, je crois que le couteau était encore planté dans le pain quand je me suis réveillé.

    – Tiens, dit Etienne.

   – Quand on se réveille d’un rêve pareil, tu comprends, on va se mettre la tête sous le robinet, on se recouche, mais on passe le reste de la  nuit  à fumer… »

 

          Julio Cortázar, Marelle, traduit de l’espagnol

          par Laure Guille-Bataillon et François Rosset

          Gallimard, coll. L’imaginaire

 

    Un pain qui pleure sous le couteau ! Ce pain de Cortázar me rappelle aussitôt celui de Kafka, lequel pain, pour sa part, refusait de se laisser entamer. Magnifique petit récit que j’ai mentionné dans ce blog il y a longtemps déjà et que je prends plaisir à recopier ici, les deux textes se faisant si bien écho :

 

   « Une grosse miche de pain était posée sur la table. Notre père entra avec un couteau et voulut la couper en deux. Mais bien que le couteau fût solide et tranchant, bien que le pain ne fût ni trop dur ni trop tendre, le couteau ne parvenait pas à entamer la miche. Nous autres enfants, nous regardions notre père avec stupéfaction. Il dit : "Pourquoi vous étonnez-vous ? Le fait que quelque chose réussisse n’est-il pas plus surprenant que le contraire ? Allez vous coucher, j’arriverai peut-être tout de même à mes fins."

   Nous nous couchâmes, mais de temps à autre, l’un de nous se dressait dans son lit et tendait le cou pour voir son père, cet homme haut dans sa longue redingote, qui était debout, la jambe droite jetée en avant, et essayait toujours de faire entrer le couteau dans le pain. Au matin, quand nous nous éveillâmes, notre père posa le couteau et dit : "Vous voyez, c’est tellement difficile que je n’y suis pas encore parvenu." Nous voulûmes nous distinguer et essayer nous-mêmes, il nous y autorisa, mais nous pûmes à peine soulever le manche du couteau qui, d’ailleurs, s’était presque changé en charbon ardent sous la poigne de notre père, il se cabrait littéralement dans notre main. Notre père se mit à rire et dit : "Laissez-le où il est, maintenant je vais en ville, ce soir j’essaierai encore de le couper. Je ne laisserai tout de même pas un pain se moquer de moi. Pour finir, il faudra bien qu’il se laisse faire, il a tout juste le droit de se défendre, qu’il se défende donc." A ce moment, la miche se contracta comme la bouche d’un homme décidé à tout, et ce ne fut plus qu’un tout petit pain. »

 

          Franz Kafka, Œuvres complètes, tome II, Bibliothèque de la Pléiade

          traduit de l’allemand par Marthe Robert

Partager cet article

Repost 0
Published by paulemond.over-blog.com - dans Thèmes
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Paul Emond
  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
  • Contact

Recherche

Archives