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5 octobre 2014 7 05 /10 /octobre /2014 16:08

 

 

C’est un inventaire à la Prévert. Lisez donc attentivement le passage qui suit. C’est dans Gatsby le magnifique (1925), roman dont on a écrit qu’il était un des plus emblématiques du XX° siècle. Un livre éblouissant. Et notez qu’à l’exception de Klispringer, « le pensionnaire », qui réapparaîtra brièvement quelques pages plus loin, tous les personnages qui y sont cités pour avoir participé aux fastueuses réceptions données par Gatsby dans sa propriété de Long Island, doivent à cette seule mention leur très éphémère existence au sein du livre :

 

   « J’ai noté dans les marges d’un indicateur de chemin de fer le nom de ceux qui sont venus chez Gatsby, cet été-là. C’est un indicateur périmé, aux pages plus ou moins déchirées, et l’en-tête précise : « Horaires en date du 5 juillet 1922 », mais j’arrive encore à déchiffrer ces noms plus ou moins effacés, et ils vous donneront une idée beaucoup plus exacte que tous mes commentaires de ceux qui acceptaient l’hospitalité de Gatsby, et lui offraient en contrepartie le subtil hommage d’ignorer tout de lui.

   De East Egg donc, sont venus les Chester Becker, les Leech, un certain Bunsen que j’avais connu à Yale, et le Dr Webster Civet, qui s’est noyé dans le Maine l’été dernier. Puis les Hornbeam, les Willie Voltaire, et toute une smala répondant au nom de Blackbuck, qui restait à l’écart, et levait un nez soupçonneux, à la manière des chèvres, dès qu’approchait quelqu’un. Je trouve ensuite les Ismay, les Chrystie (plus exactement Hubert Auerbach avec l’épouse de Mr Chrystie) et Edgar Beaver, dont les cheveux auraient blanchi comme de la ouate une après-midi d’hiver, sans raison valable.

   Si ma mémoire est bonne, Clarence Endive appartenait à East Egg, lui aussi. Il n’est venu qu’une fois, en knickerbockers blancs, et s’est bagarre dans le jardin avec une sorte de clochard nommé Etty. De plus loin, sur Long Island, sont venus les Cheadle, les O.R.P. Shraeder, les Stonewall Jackson Abrams de Georgie, les Fishguard et les Ripley Snell. Snell a passé là les trois jours de sursis précédant son incarcération, tellement ivre dans l’allée du parking que la voiture de Mrs Ulysses Swett a roulé par mégarde sur sa main droite. Sont venus également les Dancie, S.B. Whitebait, qui avait largement dépassé la soixantaine, Maurice A. Flink, les Hammerhead, et Beluga, l’importateur de tabac, accompagné des demoiselles Beluga.

   De West Egg, maintenant, sont venus les Pole, les Mulready, Cecil Roebuck et Cecil Schoen, Gulick, le sénateur d’État, Newton Orchid, le producteur des Films Par Excellence, ainsi que Clyde Cohen, Eckhaust, Don S. Schwartz (le fils) et Arthur McCarty, tous plus ou moins dans le cinéma. Puis les Catlip, les Bemberg, et G. Earl Muldoon – pas le Muldoon qui a étranglé sa femme plus tard : son frère. J’ai noté également Da Fontano, le promoteur, Ed Legros, De Jong, James B. Ferret (dit « La bistouille ») et Ernest Lilly – ceux-là venaient essentiellement pour jouer, et lorsqu’on voyait Ferret déambuler dans les jardins, on savait qu’il venait d’être lessivé et que, pour le remettre à flot, les Transporteurs Associés auraient à trafiquer les cours dès le lendemain.

   Un certain Klipspringer venait si souvent et restait si longtemps qu’on l’appelait « le pensionnaire » – je ne crois pas qu’il ait eu d’autre domicile attitré. Parmi les gens de théâtre : Guz Waise, Horace O’Donavan, Lester Myer, George Duckweed et Francis Bull. De New York également : les Chrome, les Backhysson, les Dennicker, Russel Betty, les Corrigan et les Kelleher, et les Dewar, et les Scully, et S.W. Belcher, et les Smirke, et les Quinn (les jeunes, aujourd’hui divorcés) et Henry Palmetto, qui s’est suicidé e de leur cousinage.

  Pour que cette liste soit complète, ma mémoire me rappelle que Faustina O’Brien a dû venir au moins une fois, ainsi que les demoiselles Baedeker, le jeune Brewer, qui avait perdu son nez à la guerre, Mr Albrucksburger accompagné de Miss Haag, sa fiancée, Ardita Fitz-Pe ters accompagné de Mr P. Jewett, qui présida un temps l’American Legion, ,et Miss Claudia Hip, accompagnée d’un homme qu’elle présentait comme son chauffeur, et d’un Prince de Quelque Chose, qu’on appelait « le duc », et dont le nom, si tant est que je l’aie jamais su, m’échappe.

   Tous ces gens sont venus chez Gatsby, cet été-là. »

 

    Francis Scott Fitzderald, Gatsby le magnifique, traduit de l’américain par Jacques Tournier, Editions Grasset

 

Que le narrateur ait connu à Yale « un certain Bunsen » ; que, « sans raison valable », le dénommé Edgar Beaver aurait vu ses cheveux blanchir « comme de la ouate une après-midi d’hiver » ; que Clarence Endive ne soit « venu qu’une fois, en knickerbockers blancs » et se soit bagarré dans le jardin avec une sorte de clochard nommé Etty » ; que « Snell ait passé là les trois jours de sursis précédant son incarcération, tellement ivre dans l’allée du parking que la voiture de Mrs Ulysses Swett a roulé par mégarde sur sa main droite » ; et ainsi de suite, et ainsi de suite : tout ce concentré d’événements disparates, tous ces personnages énumérés de la façon la plus hétéroclite, ne jouent d’autre rôle que de participer à la parfaite évocation d’une société riche et vulgaire, oisive et dissolue, volontiers pique-assiette. Une sorte de salon des Guermantes dans l’Amérique de l’époque.

 

Fausse et belle négligence d’une page travaillée par un styliste virtuose, qui se termine par la mention « d’un Prince de Quelque Chose, qu’on appelait 'le duc', et dont le nom, si tant est que je l’aie jamais su, m’échappe »…

 

Fasciné par l’argent, le dépensant lui-même sans compter après l’immense succès de ses premières œuvres (on a beaucoup raconté ses folles équipées, à Paris et sur la Côte d’azur, en compagnie de Zelda, sa femme), Fitzgerald excelle dans la description de cette classe fortunée, qui n’a d’autre valeur que l’accroissement de ses gains. Ce en quoi son œuvre est encore et toujours d’une totale actualité…

 

A la fin de sa belle préface écrite pour les nouvelles regroupées sous le titre La Fêlure, Roger Grenier évoque les dernières années de l’écrivain, alors que sa renommée s’était éteinte et que, sombrant dans l’alcoolisme et la dépression, il survivait à Hollywood comme scénariste de seconde zone :

 

   « Lui qui s’était toujours plu à citer, un peu naïvement, les sommes fabuleuses qu’il avait gagnées avec sa plume, ne toucha, en 1939, que trente-trois dollars de droits d’auteur.

   Un jour, à Hollywood, il apprit qu’on avait tiré une pièce du Diamant gros comme le Ritz et qu’on allait la jouer. Il se mit en tenue de soirée, loua une superbe voiture, entraîna Sheilah Graham, la femme qu’il aimait alors. Au théâtre, rien. Il découvrit enfin que la pièce était montée par des étudiants, dans une petite salle annexe. Une quinzaine de jeunes spectateurs assistaient à cette entreprise. Scott Fitzgerald voulut aller féliciter ses adaptateurs, mais quand il se présenta à eux, ils furent complètement déconcertés. Ils le croyaient mort.

   A la même époque, au début de son amour pour Sheilah Graham, il voulut lui faire lire ses livres. Ils partirent les acheter. Le plus grand libraire de Hollywood n'en avait aucun. Ce fut pareil chez un second. Le troisième auquel ils s’adressèrent était un vieil homme qui promit de faire l’impossible pour en trouver d’occasion.

   La gloire posthume, les éditions qui se préparent, un peu partout dans le monde, peuvent-elles réparer l’humiliation et la tristesse de ce jour-là ? »

 

Roger Grenier, Préface à La Fêlure, Folio

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Raconter
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commentaires

achat de kamas 14/10/2014 19:05

On en veut plus traité de cette manière. Continuez.

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  • : Romancier et auteur dramatique, Paul Emond est aussi, depuis de longues années, un lecteur enthousiaste. Il vous raconte ici régulièrement tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la littérature et vous fait part de ses passions, de ses réflexions et de ses découvertes…
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