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26 juin 2014 4 26 /06 /juin /2014 12:35

 

Il y a pas mal d’années déjà, j’ai lu avec passion plusieurs romans de Joseph Roth (1894-1939), ce grand écrivain autrichien, né en Galicie (dans l’Ukraine actuelle), témoin majeur de la disparition de la monarchie austro-hongroise et spectateur lucide d’un monde qui courait à la catastrophe : La Marche de Radetzky, La Crypte des capucins, Hôtel Savoy, Tarabas, La fuite sans fin… Ce nostalgique de la vie des villages juifs de son enfance fut l’ami de Stefan Zweig (leur correspondance est des plus intéressantes). Journaliste, éternel errant, il dut se réfugier en France en 1934. Totalement démuni et alcoolique (La légende du saint buveur, son dernier livre, met en scène un grand buveur sans abri), il mourut à Paris en 1939.

  

Dans la très belle collection « Voyager avec… » créée par La Quinzaine littéraire, ont été rassemblés avec des photos de l’époque et sous le titre Automne à Berlin une soixantaine d’articles qu’au cours de ses multiples pérégrinations Roth a écrits pour divers quotidiens, de 1919 à 1939. Autant de descriptions passionnantes de personnages et de lieux (de lieux de passage, surtout, les gares, les rues, les magasins, les cafés), de situations saisies sur le vif qui révèlent en quelques traits le malaise grandissant de ces années de plus en plus instables et une sourde appréhension du désastre à venir.

  

Reprenant récemment ce volume qu’on n’a plus la moindre envie de lâcher dès qu’on s’y est plongé (et on commence par une longue et remarquable préface de Patrick Modiano), j’ai voulu reproduire ici le texte qui m’a sans doute le plus marqué, tant est grande encore son actualité. C’est la condition éternelle des déplacés, des migrants, des êtres qui ont perdus leurs attaches que Joseph Roth y évoque en quelques mots très simples et sans pathos aucun.

 

 

Voyageurs avec colis encombrants

 

Les voyageurs avec colis encombrants prennent place dans le dernier wagon de l’interminable serpent du train, tout près des « voyageurs avec chiens » et des « mutilés de guerre ». Le dernier wagon se balance plus fort que les autres, ses portes ferment mal, ses fenêtres jouent sur leurs gonds, elles sont parfois cassées et collées avec du papier marron.

 

Ce n’est pas le hasard qui fait de vous un voyageur avec colis encombrants, mais le destin. On s’est retrouvé mutilé de guerre à cause d’un obus, dont l’effet dévastateur n’était pas une ruse, mais une absurdité tellement immensurable qu’elle ne pouvait qu’être cruelle. Emmener un chien reste dans le domaine de notre volonté. Mais un voyageur avec colis encombrants doit ses bagages à sa définition. Même sans bagages, il serait un voyageur avec colis encombrants. Il appartient à une espèce d’êtres particulière – et cette inscription sur la fenêtre du dernier wagon n’est pas une dénomination officielle imposée par les chemins de fer, mais une définition philosophique.

  

Les compartiments pour voyageurs avec colis encombrants sont remplis d’un air épais, une curiosité physique, une sorte d’atmosphère à l’état d’agrégat solide. Cela sent la pipe morte, le bois humide, les cadavres de feuilles et la terre des forêts à l’automne. L’odeur vient des fagots des passagers qui sortent tout juste des forêts, échappés aux carabines des chasseurs zélés, le froid humide de la terre dans les os et les semelles des bottes. Des restes de mousse verte adhèrent aux vêtements comme à de vieilles murailles. Leurs mains sont crevassées, les doigts des vieillards sont goutteux et bizarrement recourbés et semblables à d’étranges racines. Aux cheveux gris et clairsemés des vieilles femmes sont restées prises des feuilles sèches – c’est ainsi qu’une mort pauvre couronne ses victimes. Dans les barbes foisonnantes des vieux hommes, des hirondelles pourraient nicher…

  

Les voyageurs avec colis encombrants ne se défont pas de leurs forêts, même quand ils sont assis. La décision de reprendre un fardeau après que la colonne vertébrale s’est sentie pendant une heure libre pour toute éternité, pèse sans doute plus lourd que tout un bois de sapins. Je sais que nous autres soldats, quand après une marche de plusieurs heures s’offrait un repos de quelques fugitives minutes, nous ne débouclions pas nos sacs à dos, mais nous les traînions, comme un malheur torturant et fidèle traîne un ennemi auquel il est éternellement lié. Ainsi sont assis ces vieux porteurs de fagots, ce ne sont pas des voyageurs avec colis encombrants, mais des colis encombrants avec voyageurs. Et c’est là aussi que se révèle la fatalité qui fait d’eux des porteurs de colis encombrants, ce qui n’est pas une activité mais une douleur. De quoi parlent les hommes des bois ? Ils prononcent des demi-phrases et des sons estropiés, ils sont taciturnes, non par ruse, mais par pauvreté, ils répondent en hésitant parce que leur cerveau travaille lentement, enfante des pensées avec hésitation et les enterre, à peine nées, à une profondeur secrète. Dans les forêts où ils travaillent, règne un grand silence que l’on ne peut pas interrompre par des discours et répliques inutiles ; quand un pivert cogne sur une branche à coups de bec, il n’y a pas d’autre bruit. Dans les forêts, on apprend que les mots sont inutiles et ne sont donnés aux fainéants que pour passer le temps.

 

Dans la demi-phrase que prononcent ces hommes, réside la grande douleur de tout un monde. Ils disent seulement : le beurre – et déjà on sait que le beurre est quelque chose de très loin, d’inaccessible – pas un aliment que l’on étale sur du pain avec un couteau, mais un don du ciel où les délices du monde poussent comme dans une vitrine. Ils disent : l’été sera précoce – et cela signifie qu’alors on ira dans les forêts pour cueillir des perce-neige, que les enfants pourront sortir de leur lit et aller dans la rue, que les poêles pourront rester froid jusqu’au prochain automne.

  

Les comédiens qui prononcent sur scène beaucoup de phrases pleines d’esprit avant d’avoir exposé leur souffrance et exécutent nombre de mouvements magnifiques, font des roues avec les bras et baissent les yeux, devraient emprunter les compartiments pour voyageurs avec colis encombrants, afin d’apprendre qu’une main légèrement repliée peut exprimer toute la misère de tous les temps, et que le tressaillement d’un sourcil peut bouleverser plus fortement qu’une soirée avec ruisseaux de larmes. Peut-être les comédiens ne devraient-ils pas étudier dans des écoles, mais travailler dans les forêts, pour voir que leur tâche n’est pas de parler, mais de se taire, non d’avouer à voix haute, mais en silence.

  

Le soir tombe, la lampe s’allume au plafond, huileuse et grasse est sa lumière, elle brûle dans un halo de vapeur comme une étoile dans une mer de brouillard. On roule devant des réclames lumineuses, devant un monde sans colis encombrants, des hymnes commerciaux au savon, aux cigares, à la pâte dentifrice et aux lacets de chaussures brûlent soudain  clairement contre le sombre firmament. C’est l’heure où le monde se rend au théâtre pour vivre des destins sur des scènes coûteuses, et dans le même train roulent les plus splendides tragédies et les ridicules tragiques, roulent les voyageurs avec colis encombrants.

 

De toutes les formules techniques et inscriptions, lois épigrammatiques qui règlent l’activité de la grande ville, distribuent renseignements et commandements, dispensent des conseils et appliquent le droit – de toutes les définitions impersonnelles que contiennent les gares, les salles d’attente et les centres de la vie – celle-là seule nous touche humainement, artistiquement, cache et révèle des mondes sous une forme concise.

  

L’honnête homme qui a inventé dans des intentions pratiques la formule « voyageurs avec colis encombrants », ne savait pas qu’il avait trouvé d’un seul coup le nom d’une grande tragédie.

Ainsi naissent des poèmes.

                                                          Berliner Börsen-Courrier, 4 mars 1923

               

                 Joseph Roth, Automne à Berlin, Collection Voyager avec…

                 La quinzaine littéraire Louis Vuitton

                 traduit de l’allemand par Nicole Casanova

 

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Published by paulemond.over-blog.com - dans Exil
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