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18 septembre 2016 7 18 /09 /septembre /2016 21:09

 

Plus de neuf mois que j’ai délaissé ce blog. J’y reviens.

 

D’abord signaler la superbe exposition en cours de Maja Polackova, Slovakia mea, aux Ecuries de Waterloo jusqu’au 6 octobre (308, chaussée de Bruxelles, ouvert du mardi au dimanche, de 14 à 18h, tél. 02 354 37 85).

 

 

L'image dans le tapis

 

 

Puis, transcrire ici quelques lignes d’un roman que je suis en train de lire et que je trouve des plus fascinantes. Merci à l’ami et au superbe romancier qu’est Xavier Hanotte de m’avoir dit dans une conversation récente son attachement à cet écrivain que je ne connaissais pas : Marcel Brion. Nous parlions d’auteurs trop peu connus ou carrément oubliés, alors que leur œuvre est cent fois supérieure à certaines de celles qui font l’actualité. « Lis La ville de sable, tu m’en diras des nouvelles. », m’a dit Hanotte. (En contrepartie, puisque nous évoquions des auteurs flirtant avec le fantastique, je lui ai vivement recommandé la lecture du Baron Bagge de l’autrichien Alexander Lernet-Holenia.)

 

Je me suis donc procuré La ville de sable. Ne cherchez pas ce livre dans une librairie. Publié chez Albin Michel en 1959, réédité en livre de poche en 1976, il est épuisé depuis longtemps. A trouver, avec un peu de chance, chez les bouquinistes ou sur internet.

 

Vous rappelez-vous l’allégorie, figurée par une image à jamais dissimulée dans un tapis, de la signification secrète que contient toute grande œuvre littéraire ? Dans la fameuse nouvelle d’Henry James, L’image dans le tapis (ou Le motif dans le tapis, selon les traductions) un écrivain fait savoir à un critique que celui-ci a manqué le plus important de son roman, son secret, qui s’y trouve comme « un motif compliqué dans un tapis persan ».

 

Mais c’est bien davantage qu’un secret littéraire qui est suggéré dans le petit passage que j’extrais de La ville de sable. C’est tout un monde énigmatique et fabuleux qui risque d’aspirer celui qui contemple le tapis. Lisez, relisez cette description somptueusement écrite, laissez-vous peu à peu imprégner par elle. Peut-être, à l’instar du narrateur de La ville de sable, en recevrez-vous également le contrecoup « jusque dans le cœur » :

 

« C'était la couleur de ce tapis, d’abord, qui m'avait attiré, cette harmonie riche et étrange de jaune, de pourpre et de brun. Ces couleurs se heurtaient doucement, avec un choc léger, dont on recevait le contrecoup jusque dans son cœur. Elles étaient en même temps énergiques et exquises, avec une plénitude fruitée, et, par endroits, une densité presque métallique. Elles faisaient penser à l’automne, aux eaux mortes, aux feuilles sèches, aux grappes. Tous les sens participaient à la joie de les posséder. On les faisait fondre dans sa bouche, on les froissait sous ses doigts. Et puis, cela sentait l’ambre, le silex, l’herbe brûlée.

 

Je ne remarquai le dessin que plus tard, mais à partir du moment où j'y appliquai mon attention, je ne vis plus autre chose. On songeait d’abord à un jardin, on en suivait les allées et les ruisseaux, on s’arrêtait sous les kiosques fleuris de plantes grimpantes, on mouillait ses mains sous un jet d’eau. La promenade était dirigée avec un sens parfait de la hâte et du repos. Il y avait des coins d’étangs devant lesquels on ne pouvait faire autrement que s’arrêter pour voir nager des poissons courbes comme des hameçons ou aigus comme des fers de lance ; des parterres de losanges couleur de terre brûlée qui étaient des plantes rares, et de singuliers peignes blonds qui étaient des peupliers agités par le vent.

 

D'abord on voyait ce jardin, et puis ce jardin vous rappelait un visage, et ce visage lui-même se dérobait derrière un masque, une visière, une grille. Les parterres devenaient ensuite des lettres et les poissons des chiffres. La promenade bifurquait vers la solution d’un problème qui s’effaçait derrière ses inconnues. Une géométrie sévère durcissait les contours, l’interrogation algébrique raidissait les formes. Tout ce qui était là faisait allusion à ce qui n’y était pas, en parlait à mots couverts, par symboles et par allégories. On aboutissait ainsi à la fable mystique, à l’équation, au rébus. Si l’on s’y laissait prendre, on s’apercevait, après quelque temps, que le jardin avait été placé là comme un appeau à la lisière d’un piège, où l’on allait tomber si l’on ne reculait pas brusquement, au risque de bousculer des passants qui vous regardaient, alors, avec étonnement, et défroissaient la manche de leur robe qu’ou avait serrée trop fort.

 

Je ne crois pas que ce piège ait été disposé là uniquement pour moi. N'importe qui devait y trébucher, à moins que l’habitude ne l’ait mis en garde contre ce genre de tentations. L’invite était d’abord aimable et courtoise, puis les griffes se refermaient, et si l’on ne s’en délivrait pas à temps, peut-être s’enfonçait-t-on à son tour dans cet abîme de laines multicolores, était-on métamorphosé à son tour en poissons-hameçons ou en poissons-fers de lance. Je suppose que beaucoup de promeneurs sans méfiance ont été transformés ainsi en poissons, ou en arbres, selon les désirs secrets de leur cœur, avant de remarquer la trappe ouverte sous leurs pas. »

     

Marcel Brion, Le ville de sable, Le livre de poche

 

Je me replonge dans ma lecture...

 

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9 novembre 2015 1 09 /11 /novembre /2015 22:36

 

 

De cet écrivain si attachant qu’est Slawomir Mrożek (1930-2013), un petit conte quelque peu philosophique et qui prouve qu’une fois de plus bien des choses s’expliquent sans que l’on doive crier au mystère ou à l'invraisemblable…

 

 

EXPÉRIENCE

 

   Autrefois, j'aimais être assis sur mon balcon et observer la vie. Celle-ci m’intéressait.

   Jusqu’au jour où j’aperçus un passant qui boitait. De la jambe droite. Ce sont des choses qui arrivent.

   Au bout d’une heure, je le revis qui venait en sens inverse. Il continuait à boiter, mais cette fois de la jambe gauche. Ce sont des choses qui n’arrivent pas souvent.

   Lorsque, peu de temps après, je le vis passer sous mon balcon pour la troisième fois, boitant de nouveau de la jambe droite, je commençai à être étonné.

   Lorsqu’il repassa en boitant de la jambe gauche, je n‘y tins plus. Je sortis dans la rue en courant, le rattrapai et lui demandai poliment :

   – Excusez-moi de vous importuner, mais je vous observe et je ne vous comprends pas. Pourquoi boitez-vous une fois de la jambe droite, une fois de la jambe gauche ?

   – Moi ? C’est impossible.

   – Mais enfin, j’ai vu.

   – Vous m’avez vu, moi ?

   – J’ai tout de même des yeux.

   – Quand m’avez-vous vu ?

   – Pour la dernière fois, il y a environ une demi-heure.

   – Et où est-ce que j'allais?

   – Là-bas...

   Et je lui indiquai la direction d’où il était venu.

   – Ça y est, je l’ai ! s’écria-t-il, et il repartit dans cette direction en boitant.

   Je restai là dans la rue quelques instants à méditer sur ce mystère de la vie. je m’apprêtais à rentrer chez moi lorsque le boiteux surgit du côté où il avait disparu, boitant cette fois de la jambe droite. Oui, de la droite, le doute n’était pas permis, et plus de la gauche. Une fois encore de la droite. Et il passa près de moi comme si de rien n’était, comme s’il ne me connaissait pas, comme si nous n’avions pas discuté un instant auparavant.

   C'en était trop. Je lui tombai dessus et le saisis par le bras.

   – Ah, non alors! Cette fois, vous ne vous en tirerez pas comme ça ! Pourquoi vous remettez ça avec la droite maintenant ? Et puis, qu’est-ce que tout ça veut dire ?

   – Lâchez-moi ou j’appelle la police l

   – Eh bien, oui, mais faites donc ! Je suis membre de la société, or la société a droit à l’information ! Je vous traînerai en justice ! Il faut de la transparence, et si vous refusez de me dire ce qui se passe vraiment, je deviendrai fou et vous serez tenu pour responsable ! Vous devrez couvrir les frais de soins médicaux ! Vous devrez répondre devant la société !

   – Calmez-vous. Il y a de fortes chances pour vous ayez aperçu mon frère jumeau. On n’arrive pas à faire la différence entre nous et nous avons le même caractère. Nous nous sommes querellés ce matin, il m'a donné un coup de pied et m'a blessé à la jambe droite, alors moi aussi je lui ai donné un coup de pied et je l'ai blessé à la gauche. Ensuite je suis rentré chez moi prendre une hachette – ce disant, il sortit de sous son bras une belle hache, me la montra et la remit sous son bras –, et maintenant je le cherche, parce que nous n’avons pas terminé notre discussion. Mais je n’arrive pas à le trouver, parce que de toute évidence lui aussi me cherche, et nous n’arrêtons pas de nous croiser. Où est-ce qu’il a pu aller?

   – Là d’où vous venez.

   – Je vous remercie infiniment.

   Et il repartit.

   Moi aussi, je repartis, mais chez moi. Et plus sur le balcon désormais. Maintenant je suis assis dans ma cuisine, car plus rien ne m'intéresse spécialement. La vie est toute simple ; c’est seulement mon imagination qui la complique inutilement.

 

        Slawomir Mrożek, L’Arbre, traduit de polonais par André Kozimor

        Les Editions Noir sur Blanc

 

 

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28 octobre 2015 3 28 /10 /octobre /2015 18:56

 

 

Plaisir d'annoncer :

Illustration de couverture © Maja Polackova

Illustration de couverture © Maja Polackova

maelstrÖm éditions

http://www.maelstromreevolution.org

 

 

Qu’auriez-vous fait à ma place ? Vous êtes amoureux d’Emma Bovary depuis qu’adolescent, vous avez lu ce roman pour la première fois ; vous écrivez des pièces de théâtre ; de surcroît, vous prenez plaisir à faire régulièrement des adaptations ; et voilà que des amis acteurs dont vous appréciez le grand talent – l’un d’entre eux a même joué dans deux de vos pièces – vous demandent si, par hasard, Madame Bovary… Vous hésitez ? Oh non ! Vous répondez oui ! Aussitôt ! Vous vous jetez à l’eau ! Bien sûr, vous savez parfaitement combien l’entreprise est périlleuse. Mais peu importe, l’envie est trop forte, le désir de vous y colleter vous taraude déjà, l’appel téléphonique à peine terminé, vous reprenez le roman, cherchez par où y entrer, comment procéder…

                                                                                                                     P.E.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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28 octobre 2015 3 28 /10 /octobre /2015 18:45

 

 

Plaisir d'annoncer :

 

       A partir du 12 novembre 2015

 

 

Madame Bovary au Théâtre de Poche-Montparnasse
Madame Bovary au Théâtre de Poche-Montparnasse
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21 octobre 2015 3 21 /10 /octobre /2015 14:10

Séjour de quelques jours dans cette ville de Roumanie avec mon ami Jacques De Decker, à l'occasion de la sortie d'Escales littéraires à Cluj, très belle anthologie bilingue d'écrivains francophones à laquelle Jacques et moi avons participé. Ce volume est à l'initiative du professeur Rodica Pop, l'excellente directrice, particulièrement dynamique, du Centre de littérature belge de l'université de Cluj. L'occasion de participer à une séance de lectures à la Foire du livre Transylvania qui se tenait ces jours-là, puis, à l'université, à un débat particulièrement riche sur "la littérature belge francophone vue d'ailleurs".

avec Jacques De Decker

avec Jacques De Decker

 

A chaque fois que je me retrouve en Roumanie, je suis frappé par l'immense culture littéraire et artistique de la plupart des gens que j'y rencontre dans les universités et les théâtres, par leur attachement à la langue française et à sa littérature, de même que par la chaleur et la générosité de l'accueil que je reçois. Plaisir de longues conversations, de la découverte de nouveaux interlocteurs, et bonheur de voir des pièces montées par des metteurs en scène et des acteurs de tout premier ordre. Au programme cette fois, une superbe mise en scène de La Leçon d'Ionesco par Mihai Maniutiu au Théâtre National de Cluj, et, au théâtre hongrois de la ville, un éclatant Jules César de Shakespeare monté par Silviu Purcarete, dont le Faust que j'ai vu à Sibiu il y a quelques années reste un des spectacles les plus marquants de ma vie de spectateur. 

Et puis voir une pièce de Paul Emond en roumain, ce pas de côté d'une langue à l'autre, est toujours des plus stimulants. La Foire du livre Transylvania a eu l'excellente idée de programmer mes Inaccessibles amours, spectacle qui, dans la traduction de Ioan Cristofor (merci à lui d'avoir été également présent), se joue régulièrement depuis plusieurs années dans la mise en scène particulièrement efficace de mon ami Razvan Popa. Voilà plus de vingt ans que cette pièce a été écrite et toujours, dans un cas comme celui-là, la même question que se pose l'auteur, teintée d'inquiétude : est-ce que ce texte n'a pas pris un coup de vieux ? Au vu des réactions et si le public est juge, me voilà alors quelque peu rassuré...

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25 juin 2015 4 25 /06 /juin /2015 15:21

 

Je relis pour la énième fois un des plus beaux monologues de théâtre que je connais, Ismène du grand poète grec Yannis Ritsos. La sœur d’Antigone y est à présent une vieille femme. Elle s’adresse à un jeune officier dans ce qui est peut-être une dernière tentative de séduction mais qui se veut surtout l’affirmation d’un plaisir de vivre, et ce malgré les événements tragiques qui ont ensanglanté la célèbre famille dont elle est la seule survivante. Voyez cet extrait :

 

« Les morts, vous savez,

prennent toujours beaucoup de place – aussi petits

            et insignifiants soient-ils,

ils grandissent d’un coup et remplissent toute la maison. On n’a

            bientôt plus

un seul coin à soi.

(…)

Parfois, je m’arrête devant un miroir,

et je me peigne les cheveux. La glace entière

est pleine de leurs corps. Ce n’est qu’au-dessous de leur aisselle,

quand ils ouvrent leurs bras énormes comme pour m’empêcher

            de passer,

que j’aperçois par instants, rejeté dans un coin, un petit

            morceau de mon visage,

ou l’un de mes deux yeux comme si j’étais borgne. Sur les

            marches de l’escalier,

tous les matins, je retrouvais les empreintes poussiéreuses

de leurs pieds nus, et agrandis. C’était difficile

de monter ou de descendre sans leur marcher dessus.

                                               Jusqu’à ce qu’un jour,

j’entende notre nouveau jardinier monter quatre à quatre

            les escaliers  –

« madame, madame, les œillets ont fleuri », criait-il,

hors d’haleine,

on aurait presque dit qu’il allait pleurer. Ses cheveux

            dégouttaient,

fraîchement mouillés. C’était le mois de mai. Alors je descendis

            les marches.

 

Et en effet, les œillets avaient fleuri. Le jet d’eau était là, un

            peu plus loin.

nous sortîmes les cages des canaris sur le banc du jardin,

lavâmes leurs petites soucoupes, leur mîmes de l’eau fraîche et

            du chènevis,

et déjeunâmes sous les arbres. Il commençait à faire chaud.

Je mis un œillet dans mes cheveux. Le pain avait un goût de

            vivre.

 

            Yannis Ritsos, Le mur dans le miroir suivi de Ismène,

            Gallimard, traduit du grec par Dominique Grandmont

 

 

Sur Antigone, si différente, son contraire presque, le jugement d’Ismène est sévère mais serein :

 

« Mais ma sœur croyait tout régler avec ses il faut et ses il ne faut pas, on aurait dit qu’elle annonçait cette religion future

qui sépara le monde en deux (en ici et en au-delà), qui sépara le corps de l’homme en deux, répudiant tout ce qui était

            au-dessous de la ceinture.

(…)

Sa seule idée,

c’était mourir. Et maintenant je dis : sachant

qu’il n’y avait pas moyen de l’empêcher, plutôt que d’accepter

la mort,

jour après jour, telle qu’elle est, pour prix d’une vieillesse

           ingrate et stérile, elle préféra

aller à sa rencontre, la provoquer même, au nom

d’une grandeur d’âme insolente et trompeuse, en faisant

           de la peur

qu’elle avait d’elle-même et de vivre un héroïsme, en déguisant sa propre mort, inéluctable, en une immortalité facile,

oui, oui, facile, malgré tout son aveuglant éclat. Comment

           a-t-elle pu le supporter, mon dieu,

elle qu’un rien faisait se mettre en colère tant elle avait peur,

           elle toujours terrorisée

devant la nourriture, devant la lumière, devant les couleurs, devant l’eau fraîche et nue ? »

 

 

Le beau personnage que cette Ismène recréée par Ritsos ! Aucun désir de gloire, de célébrité, chez ce dernier rejeton de la grande dynastie des Labdacides ; aucun héroïsme ; rien que le besoin d’une douceur d’être, d’une paisible présence à l’instant :

 

« Jamais la peur ne m’a quittée qu’ils ne m’assoient un jour

           sur le trône.

Il faut avoir quelque chose à fuir pour rechercher les honneurs,

           soi-même ou, plus encore,

les hommes et la vie. Je n’aurais pas du tout aimé

être célèbre, n’avoir plus d’ombre et ne serait-ce qu’un endroit,

            quelque part,

où rester seule, pouvoir lentement retirer mes sandales,

et jouer, que sais-je, avec les clefs de mes tiroirs d’une main

            insouciante

que le laisserais pendre en dehors de mon lit. »

 

 

Vieille, recluse en sa chambre, Ismène médite longuement aussi sur le temps qui a passé. Apparaît alors une très belle image du corps, un corps devenu pareil à une vieille habitation. Une image qui résonne d’autant plus fort qu’elle me renvoie à un court fragment narratif de Kafka qui m’a toujours beaucoup impressionné. Lisons-les à la suite :

 

Ritsos :

 

« (…) Quelque part ici,

            au fond de moi, peut-être,

il y a un long couloir étranglé, sans lucarnes,

sans lanternes, sans portes, – il ne mène nulle part. Il sent la planche pourrie, la poussière, le moisi, les cafards, le temps

révolu.

Des hommes passent sans rien dire, emportant des chaises

brisées,

de grands caissons de bois, des tableaux, des miroirs très anciens – »

 

Kafka :

 

« Tout homme porte une chambre en lui. C’est un fait qui peut même se vérifier à l’oreille. Quand un homme marche vite et qu’on l’écoute attentivement, la nuit peut-être, tout étant silencieux alentour, on entend par exemple le brimbalement d’une glace qui n’est pas bien fixée au mur. »

 

            Franz Kafka, Œuvres complètes II, Bibliothèque de la Pléiade,

            Traduit de l’allemand par Marthe Robert

 

 

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12 juin 2015 5 12 /06 /juin /2015 22:18

 

Petit extrait d'Histoire de l'homme tome 2 (théâtre) en préparation :

 

 

PECUVARD

Regarde le type là-bas, Bouchet.

 

BOUCHET

Eh bien quoi, Pécuvard ? C’est un type comme un autre.

 

PECUVARD

Il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut point voir. Tu ne vois pas qu’il marche sur l’eau ?

 

BOUCHET

C’est absurde, voyons, personne n’est capable de marcher sur l’eau.

 

PECUVARD

Tu le vois ou tu ne le vois pas, ce type ? Là ! Là, je te dis.

 

BOUCHET

Mais oui, je le vois, ce type, pas la peine de t’énerver.

 

PECUVARD

Eh bien, alors ?

 

BOUCHET

Je dois bien reconnaître qu’il marche sur l’eau.

 

PECUVARD

Quand je te le disais ! Eh bien alors ?

 

BOUCHET

Eh bien alors quoi ?

 

PECUVARD

Tu ne crois pas que ça tient du prodige ?

 

BOUCHET

Tu ne crois pas qu’il a un truc ?

 

PECUVARD

Quel truc ?

 

BOUCHET

Je ne sais pas, moi, mais, sans truc, pas moyen de marcher sur l’eau.

 

PECUVARD

Quel truc, Bouchet ? Je te pose la question.

 

BOUCHET

Ah, je ne sais pas, moi, Pécuvard.

 

PECUVARD

Ah, tu vois bien ! Il marche sur l’eau, c’est tout.

 

BOUCHET

Alors, dis-moi qui, sans truc, est capable de marcher sur l’eau.

 

PECUVARD

Ah, je ne sais pas, moi, Bouchet. Si ! le Christ ! Dans l’Evangile, le Christ marche sur l’eau.

 

BOUCHET

Oui, bon, d’accord, l’Evangile. Mais c’est loin, l’Evangile.

 

PECUVARD

Peut-être pas si loin, quand on voit ce type.

 

BOUCHET

Dis donc, Pécuvard, si tu te mets à réfléchir…

 

PECUVARD

Quoi, si je me mets à réfléchir ?

 

BOUCHET

Si tu te mets à réfléchir à tous ces trucs…

 

PECUVARD

A quels trucs ?

 

BOUCHET

Mais justement, à tous ces trucs…

 

PECUVARD

Regarde, mais regarde, voilà qu’il s’approche du bord. Et qu’il vient vers nous.

 

Un homme d’allure christique entre. Il regarde Pécuvard et Bouchet.

 

L’HOMME

Heureux les simples d’esprit. Ils seront les bienvenus dans la maison de mon père. (Il ressort.)

 

BOUCHET

Tu crois que c’est de nous qu’il parlait ?

 

PECUVARD

Figure-toi que je me posais la même question.

 

 

 

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1 juin 2015 1 01 /06 /juin /2015 11:11

 

Ce petit extrait du très beau livre Genet à Barcelone du grand écrivain espagnol Juan Goytisolo qui fut un ami proche de l'auteur du Balcon :

 

« Les auteurs qui tiennent alors le haut du pavé – Malraux, Sartre, Camus – ne l’intéressent absolument pas. La littérature d’idées, dit-il, n’est pas de la littérature : ceux qui la cultivent se trompent de genre. Leur langage est lisse, conventionnel, prévisible : il part de quelque chose de connu pour arriver à quelque chose d’également connu. Leur entreprise n’est pas une aventure, mais un simple trajet d’autobus. Alors, pourquoi tant d’efforts ?

Il admire par-dessus tout les poètes : Nerval, Rimbaud, Mallarmé et, à ma surprise, Claudel. Il a aussi du respect pour Céline, Artaud, Michaux, Beckett. Quelques années plus tard, déjà installé dans une solitude absolue et sans retour, il me parlera avec émotion de Dostoïevski et des Frères Karamazov. »

 

Et cette anecdote plutôt rigolote :

 

« Il fuit avec répugnance la gloire et la reconnaissance mondaine. Un jour, de passage chez Gallimard, il voit une pile de livre dans la pièce où les auteurs signent les exemplaires destinés à des personnalités, aux libraires et aux critiques : il s’agit d’une œuvre de Montherlant. Après s’être assuré que personne ne le surveille, il transforme la sempiternelle Avec les hommages de l’auteur en un insolite Avec les hommages de ce con de Montherlant. Les volumes seront envoyés à leurs destinataires : certains académiciens et esprits distingués protesteront par téléphone contre l’outrage et renverront leur livre. »

            

        Juan Goytisolo, Genet à Barcelone, Editions Fayard

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11 mai 2015 1 11 /05 /mai /2015 14:54

 

Ionesco rapporte cette anecdote :

 

« Arts Theatre avait représenté La Leçon, dans une mise en scène de Peter Hall, d’abord plus que réticent. Il me dit, après avoir lu le texte anglais : "Mais, votre traducteur est idiot." (C’était Donald Watson.) Cela se passait, je crois, vers 1954. "Vous n’avez tout de même pas écrit que votre personnage – le professeur de La Leçon – tue quarante élèves par jour depuis vingt ans. – Non, répondis-je à Peter Hall, ce n’est pas mon traducteur qui est idiot, c’est moi. En effet, le professeur de La Leçon tue quarante élèves par jour depuis vingt ans." Peter Hall en fut ahuri. Je tâchai de lui expliquer qu’il y avait, dans La Leçon, une sorte d’humour noir, macabre, fantaisiste au plus haut degré. Bien qu’à peine convaincu, il accepta de mettre en scène La Leçon… "Mais", me dit-il, "je vous en prie, apportez une petite modification, s’il vous plaît : votre professeur ‘tuera’ seulement quatre élèves par jour, quarante, c’est trop." J’acceptai. Et c’est ainsi que, dans la version anglaise, le professeur tue depuis vingt ans, non pas quarante, mais seulement quatre élèves par jour. »

 

            Eugène Ionesco, La quête intermittente, Gallimard, 1987

 

Après lecture de cette histoire quelque peu confondante, on se demandera, bien sûr, ce que le metteur en scène avait compris du théâtre d’Ionesco.

 

On se demandera peut-être aussi pourquoi, selon ce même metteur en scène, un professeur qui tue quatre enfants par jour pendant vingt ans ne peut pas en tuer quarante par jour pendant ces mêmes vingt ans. Difficulté d’approvisionnement ? Fatigue ? Où se situe donc exactement l’impossibilité, l’invraisemblance ?

 

A moins que le metteur en scène ne se soit dit que, pour chaque enfant tué, le professeur a besoin du temps que met la pièce pour se dérouler, soit quatre-vingt-dix minutes environ ? Dans ce cas, en effet, si le professeur a aisément la possibilité de tuer quatre enfants par jour (cela lui prend six bonnes heures à tout casser), il lui faudrait, par contre, soixante heures pour tuer quarante enfants : impossible donc (je suis toujours la pensée très mathématique du metteur en scène) de commettre autant de meurtres au quotidien…

 

Tant qu’à faire, on pourrait également se demander si ce n’est pas la célèbre étiquette « théâtre de l’absurde », si bien accolée à Ionesco, qui est absurde ; et si ce théâtre – à commencer par La Leçon – ne fait pas preuve au contraire d’un formidable réalisme dans sa façon de faire écho à aux atrocités et à la bêtise démesurée du monde.

 

Je joue sur les mots ? Oui, bien sûr…

 

 

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26 avril 2015 7 26 /04 /avril /2015 16:07

 

 

Ayant cité la fois passée L’atelier d’Alberto Giacometti de Jean Genet, j’en profite pour transcrire ici de ce très beau livre un autre passage à la fois fascinant et quelque peu énigmatique :

 

« Je comprends mal ce qu’en art on nomme un novateur. Par les générations futures une œuvre devrait être comprise ? Mais pourquoi ? Et cela signifierait quoi ? Qu’elles pourraient l’utiliser ? A quoi ? Je ne vois pas. Mais je vois bien mieux – encore que très obscurément – que toute œuvre d’art, si elle veut atteindre aux plus grandioses proportions, doit, avec une patience, une application infinies depuis les moments de son élaboration, descendre les millénaires, rejoindre s’il se peut l’immémoriale nuit peuplée de morts qui vont se reconnaître dans cette œuvre. »

       (Editions L’arbalète)

 

Et Genet insiste. Son propos devient plus mystérieux, empreint d’une étonnante rêverie :

 

« Non, non, l’œuvre d’art n’est pas destinée aux générations enfants. Elle est offerte à l’innombrable peuple des morts. Qui l’agréent. Ou la refusent. Mais ces morts dont je parlais n’ont jamais été vivants. Ou je l’oublie. Ils le furent assez pour qu’on l’oublie, et que leur vie avait pour fonction de les faire passer ce tranquille rivage où ils attendent un signe – venu d’ici – et qu’ils reconnaissent. »

 

Et plus loin :

 

« Quand plus haut j’ai dit : « … pour les morts » c’est aussi afin que cette foule innombrable voie enfin ce qu’elle n’a pu voir quand elle était vivante, debout sur ses os. Il faut donc un art – non fluide, très dur au contraire – mais doué du pouvoir étrange de pénétrer ce domaine de la mort, de suinter peut-être à travers les murs poreux du royaume des ombres. L’injustice – et notre douleur – seraient trop grandes si une seule d’entre elle était privée de la connaissance d’un seul d’entre nous, et notre victoire bien pauvre si elle ne nous faisait gagner qu’une gloire future. »

 

En écho à tout ceci, bien sûr, tout le rituel funéraire dont il rêvait pour le théâtre. Qu’on se souvienne de ces premières lignes d’un texte célèbre :

 

« Dans les villes actuelles, le seul lieu – hélas encore vers la périphérie – où un théâtre pourrait être construit, c'est le cimetière. Le choix servira aussi bien le cimetière que le théâtre. L'architecte du théâtre ne pourra pas supporter les niaises constructions où les familles enferment leurs morts.

 

Raser les chapelles. Peut-être conserver quelques ruines : un morceau de colonne, un fronton, une aile d'ange, une urne cassée, pour indiquer qu'une indignation vengeresse a voulu ce premier drame afin que la végétation, peut-être aussi une herbe forte, nées dans l'ensemble des corps pourrissant, égalisent le champ des morts. Si un emplacement est réservé pour le théâtre, le public devra passer par des chemins (pour y venir et s'en aller) qui longeront les tombes. Qu'on songe à ce que serait la sortie des spectateurs après le Don Juan de Mozart, s'en allant parmi les morts couchés dans la terre, avant de rentrer dans la vie profane. Les conversations ni le silence ne seraient les mêmes qu'à la sortie d'un théâtre parigot.

 

La mort serait à la fois plus proche et plus légère, le théâtre plus grave.

 

Il y a d'autres raisons. Elles sont plus subtiles. C'est à vous de les découvrir en vous sans les définir ni les nommer.

      (Jean Genet, L’Etrange mot d'..., Œuvres complètes IV, Gallimard)

 

 

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Published by Paul Emond - dans Thèmes
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